PARTIE VII, CHAPITRE II. SÛ
crédit, sans sortir en quelque sorte de sa famille, sans avoir recours au capital étranger, sinon par un emprunt libre et traité comme une affaire; c'est de voir enfin l'ouvrier cautionné par ses pairs dans des banques dont les prêteurs comme les emprunteurs sont des ouvriers, dont les clients sont en même temps les patrons; c'est de voir le travail commandité par le travailleur lui-même.
Encore une fois, ce système est-il préférable à celui des banques qui alimenteraient les classes ouvrières, comme les classes supérieures et les classes moyennes? Ceci est affaire d'appréciation personnelle, et les banques d'Ecosse notamment sont loin d'être à l'abri de toute critique en ce qui concerne l'intérêt des classes ouvrières. Mais ces classes peuvent désormais attendre sans trop d'impatience la solution générale de la question des banques. Partout elles, auront, quand elles le voudront, leurs banques à elles, l'association et la solidarité étant d'ores et déjà des moyens qu'elles ont entre les mains.
Le développement décisif de la grande industrie, et par conséquent la naissance d'un prolétariat, coïncida en Allemagne avec la révolution de 1848. Les aspirations de réforme sociale vinrent donc surprendre soudainement un peuple moins préparé encore que tout autre, par suite du régime corporatif de la petite industrie, à aborder de telles questions. A cette époque vivait à Delitzsch, petite ville saxonne où il était né et où il exerçait les fonctions déjuge de paix \ un homme dont l'esprit était tourné yers les idées d'améliorations populaires. Nommé député à l'Assemblée nationale de Francfort, il s'y était fait remarquer par ses travaux sur les matières sociales. Président de la commission chargée d'étudier les problèmes se rattachant à la question ouvrière, il put se rendre compte par la lecture de plus de 1,600 pétitions adressés à l'Assemblée, de la tendance maîtresse des ouvriers à cette époque : le sys-
* Frédéric Bastiat, lui aussi, était juge de paix, lorsqu'il envoya en 18i4 au Journal des Économistes ce premier article d'où date une renommée ([ui ne passera pas. On peut remarquer en outre que la devise politique et sociale du créateur des banques d'avances, est celle ci : Leislung und gegen Zets/uny,— réciprocité des services,— cequi était aussi une des formules de Bastiat.
tème interventionniste, l'État et encore l'État ', M. Schultze, esprit droit, nourri d'idées économiques, résolut de réagir contre une telle tendance. Dès 1849 et après la dissolution de la Chambre il créait à Delitzsch et dans une petite ville voisine, à Eulenbourg, des associations pour l'achat des matières premières, Rohstoff-associationnen ^. Ces deux associations furent la base, le véritable point de départ du mouvement de crédit populaire qui devait silloimer toute l'Allemagne. Préparés par l'association, les tourneurs et les cordonniers de Delitzsch et d'Eulenbourg devaient s'assimiler promptement les notions de crédit que leur donna bientôt M. Schultze. Le 1*^ octobre 1850, Eulembourg vil la fondation du premier comptoir d'avances ^; très-peu de temps après Delitzsch était dotée d'une institution semblable. Ce sont les statuts de cette seconde société étudiés avec soin et remaniés au fur et à mesure de l'observation par le fondateur, qui ont servi de type à toutes celles qui ont été créées depuis. Après trois années données à l'expérimentation attentive de l'idée sur une petite échelle, M. Schultze-Delitzsch publiait sa première brochure, les Associatious de crédit et d'avances [Vorschuss und crédit verein). Dès ce moment, l'expansion fut des plus rapides. Eu 1861, on comptait déjà 340 banques du peuple, dont 161 en Prusse seulement et 53 dans le royaume de Saxe. Elles comprenaient 48,760 membres, 16,876,000 thalers (62,285,000 fr.) et réalisait un bénéfice
' Idées reprises plus tard avec tant de violence, mais avec talent aussi, par Ferdinand Lassalle, à l'occasion même du mouvement libre provoqué par M. Schullze-Delitzsch
2 Delitzsch est aussi une des premières villes d'Allemagne qui ont possédé une société de secours mutuels proprement dite, Kranken und sterbe-kasse (caisse pour maladies et lunéraillcs); souscription, 40 centimes par mois; secours médicaux et pharmaceutiques ; indemnité hebdomadaire de 2 fr. 50, sans (juc le secours annuel puisse dépasser 40 fr. ; admission des femmes et enfants; trois sortes de membres : leshonoratinres ne demandant a la caisse que les remèdes ; les honorati recevant en outre les soins médicaux; les membres effectifs, droits d'entrée proportionnels à l'âge. La caisse de Delitzsch a été imitée dans toute l'Allemagne. Les Kranken und sterbe-kasse y comptaient à la fin de 186!], 150,000 membres environ et un capital de neuf millions de francs.
3 Grâce aux elTorts de deux iiommes de bonnne volonté, un médecin, M. Bcrnhardi, et un tailleur, M. Hilrm.inn. Nous cilons ces noms à côté de celui de M. Schultze, comtne nous avons cité ceux des |iremiers pionniers de Hochdale.
L'histoire aujourd'hui n'est plus circonscrite dans les faits de guerre et dans les gestes des souverains.