PARTIE VII, CHAPITRE III
les cadres, que les institutions elles-mêmes, c'est la valeur propre des hommes; c'est l'individu et encore l'individu. Pour le fonctionnement, pour la mise en valeur de cette idée décisive de l'association, de cette idée sur laquelle tant d'espérances s'appuient, la banalité apparente, le lieu commun de morale devient une condition fondamentale, absolue, inéluctable, — c'est le être ou n'être pas. —
Le store a réussi ; vos dépenses ont été diminuées; vous avez fait fructifier vos épargnes à la banque d'avances ; un jour vous avez pensé qu'il fallait agir, et elle a sans crainte doublé, quintuplé vos ressources par le prêt ; vous vous associez avec un certain nombre d'ouvriers placés dans les mêmes conditions que vous. L'atelier s'ouvre, — l'outillage est complet, — enfin vous touchez au but... rien n'est encore fait. On a pu dire qu'il en serait de la direction des ateliers ce qu'il en a été des monarchies absolues. Autrefois on prétendait le gouvernement absolu etsoidisant paternel indispensable au bonheur de tous les États. Un certain nombre de peuples dans l'histoire du monde, ont montré, en se gouvernant eux-mêmes, la valeur de la théorie. lien sera de même de l'atelier. Oui, il en sera de même de l'atelier ; mais c'est à la condition que votre gérance, votre délégation, le pouvoir exécutif sociétaire sous la forme quelconque qu'il aura reçue de votre choix — de votre choix intelligent, — et sera libre dans son allure et ne sera pas bientôt jalousé et entravé, au lieu d'être cordialement contrôlé. Chaque associé, en fût-il capable, né peut à la fois acheter les matières premières, vendre les produits, conclure les marchés. Sans doute la gérance de l'atelier peut fort bien n'en être pas la dictature ; mais l'esprit de fronde et de défiance doit nejamais passer votre seuil. Quant au gérant, il est intelligentet honnête... Ce n'est pas tout encore : il faut aussi qu'il démente ces pronostics d'après lesquels, ayantvingtet cent fois moins d'intérêt à la chose commune que le patron ordinaire n'en a à sa chose propre, il s'imposera vingt fois, cent fois moins de soins, de peines et de fatigues que lui. La différence cardinale entre l'entreprise d'aujourd'hui et l'atelier sociétaire, c'est que le gérant, malgré son intérêt moindre, et dans une certaine mesure tous les associés, doivent avoir la vigilance, laprévoyance quiprésentement ne sont nécessaires qu'au maître.
Résolution, persévérance, moralité de vie privée, confiance mutuelle, respect du droit d'autrui, sentiment profond de la responsabilité, vous sentez-vous capables de déployer cet ensemble de qualités, qui ne sont pas les qualités de tout le monde? Tournez les yeux vers l'atelier commun et plus tard peut-être, vous pourrez avec profit transformer l'atelier en fabrique. Mais si ces qualités vous manquent, si votre éducation morale n'est pas complète, si au lieu devons réunir en petit nombre et comme des hommes sérieux sachant ce qu'ils font, disposés à se fier complètement les uns aux autres, vous vous réunissez sans bien vous connaître et n'ayant pour lien commun que l'ambition vague d'améliorer votre position, ne sortez pas encore des rangs du salariat, votre heure n'est pas venue.
Ce n'est pas tout : il vous faut être bienveillants et si un jour le succès enflait vos voiles, il ne faut pas être oublieux.
Écoutez l'histoire de Rochdale. Un jour, c'étaiten 1856, les braves Pioiuiiers, encouragés par le succès de leurs stores et de leur moulin, pensèrent qu'il fallait s'attaquer à l'industrie même du pays; ils fondèrent une manufacture de coton. Malgré la crise de 1 857 et de 1858, ils n'hésitèrent pas en 1860 à installer dans la filature — une des plus belles du Lancashire, — deux puissantes machines à vapeur et à renouveler une partie du matériel. La guerre d'Amérique ne les découragea pas. Les rapports du travail et du capital — cette difficulté décisive, — avaient été équitablement réglés. Les salaires étaient payés au prix courant aux ouvriers, qui recevaient en outre l'intérêt à 5 p. 100 du fonds personnel qu'ils possédaient dans l'association. Le surplus du bénéfice (après prélèvement de l'amortissement, de la réserve, etc.), se repartissait par égale portion, comme dividende entre le capital et le travail. Celui dont le travail et le capital représentaient chacun la même somme recevait deux parts égales du dividende ; celui-ci qui avait versé un capital supérieur à la somme représentée par son salaire, recevait deux parts inégales, la première supérieure à la econde et réciproquement. Ce mode était irréprochable : le capital avait sa part légitime; il n'avait pas plus. Mais comme si la destinée avait voulu prouver aux ouvriers capitalistes, — leur prouver en dépassant le but pour être bien comprise d'eux, — que le