‹ Le paupérisme et les associations de prévoyance (volume 2)Chapitre 293 sur 331 · ASSOCIATION GÉNÉRALE DES MÉDECINS DE FRANCE · texte numérisé non relu

ASSOCIATION GÉNÉRALE DES MÉDECINS DE FRANCE

Les savants^ les artistes, les gens de lettres ont, nous l'avons vu, leurs associations; le barreau, ses conseils de discipline, d'autres professions libérales, leurs chambres syndicales,

La pensée tutélaire du système corporatif dégagé de son exclusivisme et de ses abus, pensée dont les vigoureuses ramifications enlaceront bientôt l'ensemble des classes ouvrières, ne pouvait laisser indifférentes les professions susceptibles au plus haut degré non plus seulement de l'instinct, mais de la notion précise du principe de sociabilité.

C'est sous l'autorité du nom illustre et respecté d'Orfila que se place cette heureuse inspiration des sociétés de secours mutuels entre médecins. En 1 833, le célèbre et regretté professeur, autant dans un but de moralisation que dans des vues de prévoyance pour les médecins malheureux, voulut réunir en un centre régénérateur toutes les activités divergentes. Ce ne fut qu'en mars tSol, et après seize années de soins et de démarches, qu'il obtint pour son œuvre le privilège exceptionnel de la reconnaissance d'utilité publique. Deux ans après, en 1833, il mourait au moment de voir fructifier la pensée de sa vie ».

De nombreuses objections avaient été faites à Orfda; encore aujourd'hui plusieurs ne sont pas tout à fait abandonnées. Le principe même des associations est toujours contesté pur quelques médecins. D'après eux, la dignité du corps médical n'a qu'à perdre dans la voie des fondations spéciales. Pour soutenir une pareille opinion, il faut certainement fermer les yeux devant ces misères, d'autant plus intéressantes, d'autant plus cruelles qu'elles se dissimulent, devant ces carrières brisées sous le poids du labeur ingrat et des déceptions, devant ces souffrances stoïques endurées \Mœ tant de vieux praticiens. N'est-ce rien que « d'assurer à un jeune homme la continuation de sa carrière médicale menacée d'interruption par des revers de fortune ;.d'arraciier une femme, des enfants exposés par la mort prématurée du chef de famille, à une pauvreté d'autant plus dure qu'elle était inattendue ? N'y a t-il pas là des services à rendre, des blessures profondes à panser; des sacrifices rares mais conconsidérables à faire - ? » L'assistance professionnelle nous paraîtrait, quant à nous, autrement digne que l'assistance publique, quelquefois ! hélas, invoquée comme suprême nécessité. Quelle autre dignité n'aurait donc pas la pratique laborieuse de la prévoyance et le recours éventuel â des ressources qu'on aura soi-même préparées !

* Des secours temporaires, mais renouvelables aux sociétaires tombés dans le malheur par suite de maladie ou d'infirmités; la division des ressources en un fonds de réserve et un fonds de dépenses annuelles ; la faculté de distribuer un sixième de ce dernier fonds à des confrères non sociétaires; robliîJ;ation d'une cotisation annuelle de 20 fr., telles sont les principales dispositions des statuts. Une commission générale de 56 membres représente la société et agit pour elle.

2 Rapport de la Commission supérieure, en 1859.

Dans les professions surtout qui ne sont pas toujours le chemin delà fortune, il y aurait une véritable déraison, parce qu'on a soi-même conquis la richesse et rinlluence, à dissuader qui que ce soit de l'éparj^ne personnelle. Quant à l'honneur de la profession trop souvent compromis par l'impudence et le scandale, si quelque chose manquait aux médecins, c'était une institution pouvant produire parmi des hommes trop souvent divisés d'intérêts, des effets analogues à ceux qui ont déjà vivifié, nous dirions presque pacifié la plupart des professions parallèles. La société mutuelle comblera et au delà cette lacune. Il n'est pas, nous l'avons longuement montré, jusqu'aux mtérêts }irofessionnels, mis en question par l'expansion des sociétés mutuelles d'ouvriers, qui ne trouveront eux-mêmes dans l'entente d'une société propre un véritable point d'appui.

C'est la destinée des idées justes d'être niée par ceux-là mêmes qui doivent profiter de leur application. Heureusement c'est leur destinée aussi de toujours illuminer quelques intelligences d'élite chargées d'en étendre au loin, malgré tous les obstacles, le salutaire rayonnement.

La pensée d'Orlila devait donc germer et grandir. Ce n'était plus les médecins de Paris ou de quelques autres départements qu'il s'agissait d'enlever à l'isolement et à l'àcreté des intérêts, c'était le corps médical français tout entier. A l'insligalion d'un de ces esprits d'initiative dont l'activité pénétrante n'envisage une idée que pour en faire jaillir au profit de tous une idée nouvelle, M. le docteur Jeannel, de Bordeaux *, un comité de médecins s'organisa dans cette ville, en 1857, dans le but d'étendre immédiatement aux médecins de tous les département l'institution créée par Orfila pour les médecins de Paris, — l'association de la Seine devenant ainsi le centre de l'association générale de tous les médecins de France. —

Le principe de ce projet de généralisation si simple et si facilement praticable, fut proposé à l'adhésion des docteurs en médecine de toute la France qui, au nombre de 1,300 à 1,(00 répondirent à cet appel. Encouragé par ces adhésions, le comité de Bordeaux athessa à l'association de la Seine un projet étudié,en l'invitant à répondre favorablement au vœu chaleureusement fornmlé par l'élite du corps médical. Malheureusement cet appel ne put être entendu. La crainte de voir modifier une situation aussi laborieusement acquise que la reconnais.sance d'utilité publique, les (hfficultés d'une sorte de liquidation, quelques autres raisons encore em[)êcliêrent l'association de la Seine d'accepter la haute mission (pii lui était offerte.

Le fruit des elTorts du comité de Bordeaux ne devait pas cependant être perdu. Sous l'impulsion d'une illustration scientifique, M. le docteur Rayer, des statuts généraux furent adoptés, et bientôt revêtus de 1,500 adhésions individuelles; quehjues moh \Ans lard l'association gé7iérale des médecins de

* Voir, pour de» détail» plus précis sur ces débuts, le compte-rendu de la première assemblée générale, et notamment un remarquable discours de M. Amédée Lutour {Annuaire, t. !•', p. 5i). h A i'inviliition de M. le docteur .lennnol, — et vous savez, Messieurs, avec (juelle clialeur et (piel talent — un comité d'honorables confrères s'était organisé il bordeaux, » etc.

France était définitivement constituée avec plus de 2,500 membres, et trente dépaiiements possédaient déjà des sociétés locales reliées à la société centrale. Le versement dans la caisse de l'association générale de 1/10 des revenus annuels des sociétés locales et des droits d'admission payés par les sociétaires, constitue le moyen matériel de l'annexion. La distribution de subventions aux sociétés locales qui les réclament et qui justilient en avoir besoin, ligure parmi les principales clmrges précisées de l'association générale. Venir au secours des sociétaires, de leurs veuves et de leurs enfants, créer des pensions de retraite, préparer des fondations d'assistance confraternelle; « maintenir par son influence moralisatrice l'exercice de l'art dans les voies utiles au bien public, et conformes à la dignité de la profession, » tel est le but organiijuc de l'institution ; but qui peut se résumer dans ces trois mots : Assistance, protection, moralisation.

Quand le corps médical aura généralement compris l'incalculable portée en association du simple énoncé de principes tels (jue la moralisation et la protection professionnelles; quand d'une parties médecins parvenus à la fortune, c'est-à-dire à une sécurité relative, et d'autre part les sociétés locales arrivées à une situation prospère, voudront scruter la valeur morale d'une confiance dans l'avenir qui est de l'imprévoyance toujours, de la sécberesse de cœur quelquefois; quand enfin on aura la preuve que l'annexion, loin de menacer en rien la fortune, la composition ou l'indépendance des groupes partiels, fortifie au contraire ces groupes en ajoutant à chacun toute la puissance du faisceau, alors la famille médicale sera définitivement constituée, et un véritable intérêt social sera sauvegardé'....

Ainsi parlions-nous, il y a cinq ans, et lorsque l'association générale venait à peine de naître. Ces prévisions ont été heureusement réalisées. A la fin de 1864, l'association comprend 0,014 membres faisant partie de 94 sociétés locales reliées à l'agrégation générale. 75 départements et deux colonies comprennent des associations. 14 encore restent à conquérir — et encore sur ces 14, quelqus-uns l'Hérault, le Loir-et-Cher, la Sarthe possèdent déjà des sociétés, et quant à la plupart des autres, il semble très-difficile, paraît-il, par suite de circonstances locales qu'il en soit jamais organisé. — On peut donc dire que le corps médical tout entier figurera bientôt dans l'institution.

Le capital de l'association générale est de 377,000 fr., savoir : caisse générale, 66,000 fr, ; caisse de pensions viagères d'existence, 3S,000 fr. ; société

' Le comité de l'association générale, éhi pour cinq ans le 31 octobre 1859, et réélu le 31 octobre 1864, comprend les noms de MM. Andral, l}ertilion,l{ouillaud, Cl. Bernard Cruveilher, Gonneau, Denonvilliers, Jeannel, Jobert de Lamballe, Laugicr, Mabit, Mélier, Michel Lévy, Ricord, Tardieu. Dans le conseil judiciaire et administratif figurent MM. Paul Andral, Michel Chevalier, Davonne, LePlay, Littré. On voit «pie les plus hautes sym|iatiiies sont acquises à l'idée nouvelle (a).

(a) M. Betlimont, mort derni^rolTlcnt et qui faisait partie du conseil judiciaire, a légué 5,000 fr. à ['association générale. l'rccieux tëmoigagc de sympathie de la part d'un homme si hautement considéré par toutes les opinions. Le regrettable M. Villcrmé, si souvent cité dans ce livre, faisait aussi partie du premier comité.

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centrale (Seine\ 29,000 fr. ; sociétés locales, 243,000 fr. *. Voilà donc 6,000 médecins jusque-là étrangers les uns aux autres, désormais unis par les liens de la solidarité et de la réciprocité confraternelles ; voilà des malades, des vieillards, des infirmes assistés, des confrères malheureux discrètement aidés, des veuves de praticiens secourues, des pupilles adoptés et mis à même d'entrer dans la carrière médicale, des infortunes soulagées dans la seule forme qui ne les froisse pas jusqu'à l'amertume ; voilà surtout les bons sentimcnls qui circulent, la dignité du corps qui se rehausse, une grande profession ayant conscience de sa force et de ses devoirs. Honneur à ceux qui malgré l'aveuglement, l'opposition systématique, la négation intéressée ou peu compréhensive d'un grand but poursuivi, les obstacles qui surtout chez nous arrêtent les fortes pensées ont amené cette œuvre à son état actuel. Honneur surtout à ceux qui ont conçu l'idée première et qui n'ont reculé devant aucun ennui pour la laire entrer dans les faits. Le quatrième précepte du Décalogue n'est pas seulement un devoir impérieux pour les individus, il constitue une dette de justice pour les institutions -.

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