PARTIE IV, CHAPITRE I
Beaucoup de personnes redoutent encore aujourd'hui les sociétés composées exclusivement d'ouvriers d'une même profession, comme pouvant, entre toutes, faciliter les coalitions etles grèves. Elles disent en outre, mais accessoirement, qu'une société d'ouvriers de toutes professions, habitant le même quartier, souvent la même maison, représente d'ail'eiu's bien mieux l'idée de la famille, qu'une association par métiers qui doit aller chercher au loin des membres n'ayant entre eux aucun rapport de voisinage et d'affection. Elles ajoutent que le trop grand nombre et la distance nuisent à l'exactitude de la visite. Elles objectent enfin qu'il est difficile que les ouvriers de chaque profession puissent former une société entre eux, et, par suite, qu'il y aura une partie de la population à qui les avantages de l'association seront refusés.
Sur la première partie de l'objection, les partisans des sociétés professionnelles répondaient récemment, qu'eùt-il été prouvé, — ce qui n'était pas, — qu'il y eut eu souvent relation de cause à effet entre les associations de cette catégorie et les coalitions, l'interdiction absolue imposée à toutes les sociétés nouvelles de promettre des secours en cas de chômage eut atténué sensiblement pour l'avenir les inconvénients que l'on redoutait à ce sujet. Ils répondent maintenant que la loi du 25 mai 1864 sur les coalitions, ne trouvant plus de danger social dans les concerts pacifiquement organisés par les ouvriers en vue de leur salaire et même dans les grèves déclarées, le raisonnement qui était basé sur cette double appréciation perd désormais sans doute sa raison d'être. Au surplus la grève entraînant à peu près toujours comme résultat définif des désastres pour les ouvriers, et leurs meilleurs amis devant les en dissuader, les sociétés professionnelles, il y a tout lieu de l'espérer, n'useront nullement de leurs réunions pour discuter les questions étrangères à leurs statuts. Elles savent trop bien le tort que toute déviation de ce genre porterait à leur cause pour se laisser aller à l'altération de leur caractère et aux abus. Beaucoup d'entre elles, du reste, ont spontanément demandé Vapprobation.
Ils ajoutent : « L'association par profession est le premier et le meilleur type de la société de secours mutuels. Formée entre
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frères, amis, camarades soumis aux mêmes fatigues, aux mêmes dangers, et vivant de la même vie, elle constitue une véritable famille. Il est difficile que les autres sociétés de secours mutuels, recrutées différemment, soient animées de cet esprit de confraternité chrétienne, et qu'elles ne dégénèrent pas quelque peu en entreprises intéressées, et, partant, exposées à la fraude. Au contraire, les ouvriers excellent à faire entre eux une police rigoureuse; ne craignez pas que le sociétaire, sous le regard vigilant et sévère de ses camarades, feigne d'être malade et sollicite un secours auquel il n'a pas droit : l'honneur le lui défend, et il ne s'exposerait pas volontiers à être noté d'infamie. De plus, les ouvriers sont mieux à même de se secourir entre eux, dans tous les cas vraiment dignes d'assistance. Telle affection trèslégère, à peine apparente, suffit cependant pour que celui qu'elle atteint soit empêché de se livrer à ses travaux techniques. Un homme du métier ou un médecin spécial saura reconnaître cet empêchement et y appliquer des secours qu'un sociétaire étranger à cette profession taxerait de faveur abusive. Grâce à l'esprit de famille qui les anime et à la discrétion qui les règle, il est permis à ces sociétés, composées de gens du même métier, d'interpréter équitablement leurs statuts sans les violer*. » « Aussitôt qu'il sera aflranchi du service militaire, dit un organe accrédité et très-modéré de la classe ouvrière elle-même ^, il devra se faire recevoir dans une société de secours mutuels; s'il en existe une qui soit spéciale à sa profession, c'est elle qu'il doit choisir du préférence. H y trouvera des camarades avec lesquels il se liera et qui pourront lui être utiles si l'ouvrage vient cà manquer. »
La Chambre de commerce de Lyon a émis, en 4849, une opinion analogue. «Les établissements de prévoyance, a-t-elle dit, doivent éviter d'embrasser et de confondre des corps de métiers sans analogie entre eux.
» L'instinct des sociétés qui se sont formées spontanément, par corporations, indique la route à suivre. Il vaut mieux fé-
• Améijt'-i; Heimpfjuin, Enajclopédie moderne, t. XXV, p. 303^. ' M. Al. Coinpagnun, ancien juge au tribunal de commerce de la Seine. — Les clatsrs laborieuses, p. Cl (1858).