‹ Le paupérisme et les associations de prévoyance (volume 2)Chapitre 32 sur 331 · PARTIE IV, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PARTIE IV, CHAPITRE III

achetées par les aubergistes, ainsi qu'on peut le voir tous les jours dans les annonces des journaux ' » : Ils sont rares aujourd'hui les règlemeots comme ceux des sociétés Saint-Dominique, Saint-Charles ou Saint-Philippe de Lille '^, dont nous avons parlé tout à l'heure, ou comme celui de cette ancienne société de Bordeaux que nous avons apporté dans cette curieuse collection, et qui est au moins aussi étrange, puisqu'il ne spécifie pas seulement qu'on « pourra consommer » le produit des amendes, mais prend soin de régler que l'amende ellemême sera « un objet de consommation. «

Et cependant la commission supérieure française se plaint encore « du luxe du mobilier, de l'éclat des fêtes annuelles, » de la propension de «plus d'une société à célébrer trop magnifiquement le succès et la grandeur de la mutualité ^ ? » La commission permanente belge est encore obhgée de déclarer «qu'elle n'est point l'ennemie d'un plaisir honnête, mais qu'elle s'opposera, autant qu'il dépendra d'elle, à ce que ces libations, ces banquets se fassent au détriment de la caisse des malades, et qu'en une soirée on dissipe ce qui pourrait, pendant plusieurs semaines, entretenir des familles nécessiteuses*. »

D'où vient donc, dans ces existences difficiles, laborieuses, prévoyantes même jusqu'à un certain point, cette tendance si ancienne ; que nous retrouvons dans tous les temps, dans tous les pays ; qui était remarquée dans les corporations romaines avec leurs cérémonies religieuses ou politiques, suivies de festins excessifs ; que nous avons montrée nous-même dans les

* Rapport (lu registrar en 1859. — Le même document, en 1860, constate que les sociétés qui ont leur siège au cabaret n'ont qu'une durée moyenne de quinze années.

'La première, créée en 1797 : « Art. 30. Tout associé devra payer deux litres de bière au bout du mois, sous peine de 10 centimes d'amende, et s'il ne payait pas au deuxième mois, il serait rayé des registres de la société. Art. 22. Tous les ans, le premier dimancbe d'août, on boira les amendes après le compagnonnage. » Société de Saint Charles, fondée en 1802 : « Art. 19. Les amendes se boiront le jour de la fête, etc. » Société de Saint- Philippe, créée en 1839 : « Art. 14. Tous les quatrièmes dimanches du mois il y aura assemblée. Les sociétaires qui seront cartes ou plombés seront obligés de s'y rendre pour compagner de deux litres de bière. Art. 23. Tout confrère qui amènera un étranger en sera responsable, tant pour les deux litres de bière que pour toute autre circonstance, etc. »

3 Rapport pour 1860, p. x.

* Rapport pour 18G1.

joyeuses et fréquentes assemblées des confréries , dans les fraternels repas du compagnonnage, dans les cordiales et si désirées réunions des Frienclly societies; qu'on signale encore à côté des habitudes les plus frugales et des sentiments les plus religieux, dans les pardons, les pèlerinages et autres fêtes de la Bretagne catholique, presque partout enfin où il y a des travailleurs rassemblés?

« Le caractère de cette race qui devait se mêler à tant d'autres, a dit M. Michelet ', parlant des Allemands, c'est la facile abnégation de soi. Le vassal se donne au seigneur; l'étudiant, l'artisan, à leurs corporations. Dans ces associations, le but intéressé est en seconde ligne ; l'essentiel, ce sont les réunions amicales, les services mutuels, et ces rites, ces symboles, ces initiations qui constituent pour les associés une religion de leur choix. La table commune est un autel où l'Allemand immole l'égoïsme; l'homme y livre son cœur à l'homme, sa dignité et sa raison à la sensualité. Risibles et touchants mystères de la vieille Allemagne, baptême de la bière, symbolisme sacré des forgerons et des maçons, graves initiations des tonneliers, des charpentiers ; il reste bien peu de tout cela, mais, dans ce qui subsiste, on retrouve cet esprit sympatiqiie et désintéressé. » Ce que l'illustre historien applique ici à la race allemande, ne peut-on, avec les différences de climats, de mœurs, de couleur locale, l'appliquer, dans une certaine mesure, à la race ouvrière tout entière, restée jeune encore, au milieu de nos raffinements; parfois, en outre, cherchant invinciblement à oublier son labeur continu; suivant enfin une sorte de loi de nature? Nous n'avons pas à scruter ici les causes d'un si universel penchant. Dans certains pays, dans ceux où à l'inconvénient des dépenses inconséquentes s'ajoute celui des excès véritables d'intempérance, on pourra en partie remédier au mal, — non pas par des prédications, puisqu'on la fait judicieusement observer à propos de la Bretagne, « les leçons religieuses ne peuvent rien ajouter à la fui et à la conscience de la population la plus dévote qui soit en France,» — mais par «la jouissance réguhère et continue des biens dont ils abusent quand ils ne les obtien-

• ]ntroduction à V lliiloire universelle, |). 45.

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