PARTIE IV, CUAPITRE V
comme, sous une forme ou sous une autre, le salariat est en définitive la condition do l'immense majorité de la société actuelle, à quelque degré de l'échelle que ce soit, une pudeur excessive, qui, par l'absence de la discussion, eût enlevé toute chance aux améhorations consenties d'un commun accord, eût pu devenir à la longue une sorte de suicide. Nous sommes donc bien loin de blâmer la mise à l'ordre du jour.
Le terrain une fois déblayé des considérations de cette nature, est-ce que la formule de l'inflexible loi qui régit le taux des salaires, qui fixe le prix du travail et des services, comme celui des marchandises, est-ce que la loi de l'oifre et de la demande ne serait pas applicable ici comme partout? — C'est Stuart Mill qui a dit, dans ses Principes (V Économie politique : « Ce qui importe, ce n'est pas même le montant du fonds destiné à être distribué entre les travailleurs, c'est bien plutôt le rapport de ce fonds au nombre des travailleurs qui doivent se le partager. » C'est de Cobden qu'est ce mot si pittoresque et si vrai : « Le salaire baisse quand deux ouvriers courent après un maître ; le salaire hausse quand deux maîtres courent après un ouvrier. » C'est enfin l'économie politique qui dit par toutes ses voix que le travailleur est loin d'obtenir tous les jours, pour une quantité de travail donné, la même somme de ressources ; que la rémunération reçue tantôt s'élève et tantôt s'abaisse, suivant une loi qui n'a rien de capricieux ni d'arbitraire, et qui rattache la valeur vénale des services à l'état général des transactions.— Eh bien ! nous ne disons certainement pas qu'il existe trop de médecins sur les listes générales de la Faculté ; nous avons même cité ailleurs ce fait curieux, et qui est presque à cette page une ironie douloureuse : une commune rurale, dans un pays tout à fait voisin, formant une société mutuelle ', à cette seule fin de s'assurer les services médicaux qu'elle ne pouvait se procurer autrement ^. Non, il n'y a pas trop de médecins; mais sont-ils convenablement répartis? De ces légions déjeunes gens qui sortent chaque année de l'école, la campagne reçoitelle le nombre qui lui conviendrait et qu'elle rémunérerait? La
' La société civile des médecins de Jussy (caillou de (jenève). - 0 association, lance d'Acliille 1 n.
santé des villes, les avantages des villes, avons-nous dit, n'excitent-ils pas une sollicitude, n'exercent-ils pas un attrait au delà de toute proportion avec ce qui devrait être? Et, suivant le mot cité tout à l'heure, ne voit-on pas tous les jours dans les villes deux médecins courir après une société de secours mutuels, quand on ne voit jamais deux sociétés^de secours mutuels courir après un médecin? Mon Dieu! nous ne révélons rien ici, et le corps médical commence peut-être aujourd'hui, mais bien tard, à le comprendre, est-ce que le mal dont il se plaint ne viendrait pas en notable partie de lui, et de lui seul? Nous ne voulons pas prononcer ici ces vilains mots de « soins au rabais et de dégradation volontaire de la profession « que les médecins se renvoient quelquefois entre eux; mais n'est-ce pas, surtout de la partdes jeunes praticiens en quête de clientèle; n'est-ce pas une concurrence effrénée, une véritable course au clocher, les sociétés mutuelles étant le but, qui a amené l'état de choses actuel? D'après M. Vée, un calcul, fait à Paris sur un très-grand nombre de feuilles de maladies et répété pendant plusieurs années, a constamment donné, pour un abonnement fixe de 3 francs par tête, un honoraire moyen d'environ 2 francs par visite effectuée, ce qui est le taux ordinairement réclamé par les médecins de Paris chez les familles ouvrières de leur clientèle privée. D'autre part, on a été jusqu'à citer des médecins qui auraient accepté de soigner des sociétaires au prix de 18 centimes par visite ou de 34 centimes par tête et par an*. Dans le Bas-Rhin, — dans les 44 sociétés, sur 177 qui ont un service médical, — l'honoraire s'élèverait à 2 fr. 40 c. par sociétaire, 9 francs par individu visité et 30 ou 40 centimes par visite ^. Dans le pays tout entier enfin, et cette base est de beaucoup la plus importante, les statistiques annuelles nous apprennent que la moyenne des honoraires médicaux ^ a été par sociétaire en l«o7, de 1 fr. 70 c; en 1858, de 1 fr. 82 c; en 1859, de 1 fr. 80 c. Les proportions augmentent régulièrement, puisque la
< Annuaire 18G2, p. 117.
2 Hypport de M. le docteur G. lourdes, Ihdlclin 1803, p. 213. 1
' Aiix(iucls il faut joindre, bien entendu, pour avoir les dépenses du service de
santé, le» chiJrres desdépenseo piiarinaccutiques : I fr. 50 en ly[>4; 1 l'r. 'J7 en 18G0;
2 fr. 20 en 18(13.