‹ Le paupérisme et les associations de prévoyance (volume 2)Chapitre 71 sur 331 · PARTIE IV, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PARTIE IV, CHAPITRE V

ciétés de leur préférer « des médecins payés plus cher, c'est vrai, mais dignes de la confiance publique ' ; » comme nous sommes bien certains que, même pour des cas isolés, il n'y a là, de la part du ministère public de la grande famille médicale, qu'une métaphore qui dépasse le but pour être sûre de ne pas rester en deçà, nous devons conclure des résultats statistiques, qu'ils peuvent servir, sans injures pour personne, de bases à la discussion. La méthode expérimentale ajustement pour but de formuler d'après certains faits, constatés sur une très-vaste échelle, °des inductions, sinon des règles préférables aux raisonnements à priori.

Le taux des honoraires se déduira donc de la grande règle économique suivant laquelle se répartissent et s'échelonnent les salaires entre les divers emplois ouverts à l'activité humaine sous le régime de la liberté du travail ; de la règle qui, par les inégalités même dont elle est la source, établit et fait régner l'équilibre entre les divers genres de travaux, désencombre les professions obstruées ou fait cesser, par une répartition meilleure du personnel d'une même profession, l'encombrement survenu sur certains points. Il se déduira de cette règle ; et comme scientifiquement, toutes les observations économiques sont applicables à toutes les professions indistinctement, nous allons voir de quelle autre remarque il peut être l'objet.

Un des pères de l'économie politique '^ a fait remarquer que les salaires du travail, dans les différentes occupations, varient avec les probabilités de succès. Le haut prix attaché aux services des professions libérales provient en partie de cela. « Mettez, en effet, votre fils en apprentissage chez un cordonnier, il n'est presque pas douteux qu'il apprendra àfaire une paire de souliers; mais envoyez-le à une école de droit, il y a au moins vingt contre un à parier qu'il n'y fera pas assez de progrès pour être en état de de vivre de cette profession. » Et c'est ce qui explique comment tel avocat en renom ou tel médecin à succès reçoit très-légitimement l'ensemble des honoraires qu'auraient pu gagner tous ses camarades d'école qui ont échoué ^ ; et c'est ce qui fait (ceci

< Annuaire 1862, p. 110.

2 Adam Smith.

3 Dans une loterie parfaitement égale, ceu.\ qui tirent les billets gotrnants, doivent

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est topique dans notre question) que si on calcule, à l'égard de tous les avocats et étudiants en droit, de tous les médecins et étudiants en médecine, la somme de leurs gains annuels par rapport à celle de leur dépens-e annuelle, on verra que « même en évaluant la première au plus haut et la seconde au plus bas, la première est en bien petite proportion avec la seconde ; » et c'est ce qui fait en somme que « la plupart des professions libérales, quoique très-suivies, sont en général si mal récompensées. «

Eh bien ! supposez qu'à cette loterie de la médecine, dont Adam Smith vient, en prenant le barreau pour exemple, de nous décrire les chances diverses, supposez qu'à cette loterie du client isolé qui choisit un médecin parce qu'il lui plaît ou parce qu'il a réussi déjà, ou par toute autre raison quelquefois de hasard; supposez, pour les classes populaires dont il est surtout question ici, qu'à cette perception laborieuse, incertaine des honoraires qui est le lot du médecin vis-à-vis de l'ouvrier isolé, les modifications dont l'état social peut étre'T objet ou simplement ici, — et pour être plus clair, — l'expansion considérable des sociétés de secours mutuels substitue avec une certaine diminution dans le chiffre des honoraires une perception assurée, sans dérangements, ni embarras. Les probabilités de succès ayant augmenté, les chances mauvaises s'étaut raréfiées, cette diminution de rétribution ne serait pour le corps médical considéré en lui-même, et d'une période à une autre qu'une application nouvelle d'un fait économique déjà étudié pour ce môme corps considéré vis-à-vis d'autres professions. Il n'y aurait qu'à s'incliner devant une loi organique.

Quoiqu'il en soit, sur ce point, des obscurités de l'avenir: que les honoraires doivent invinciblement diminuer ou au contraire s'accroître ; que la somme employée par la classe laborieuse à soigner ses maladies, doive être restreinte ou augmentée (et outre les avantages de la fixité et de la sécurité, nous sommes de ceux qui prédiraient aux médecins la réalisation de la seconde hypothèse), s'il est une chose dont les sociétés mutuelles doivent dès l'heure présente se pénétrer, c'est que même au

gai^nier tout ce que perdent ceux qui tirant lus billets blancs, a dit encore l'uulcur de la Richesse des nations

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point de vue pécuniaire, — et abstraction faite de toute raison d'humanité vis-à-vis de leurs membres — puisque l'indemnité en argent est payée tant que dure la maladie, elles ont intérêt, par l'emploi de médecins honorables, éclairés et pourvus d'une rémunération suffisante, à rendre les soins médicaux plus efficaces et par conséquent les guérisons plus promptes. Nous ne parlons pas du faisceau social lui-même qui se rompt par la défection des sociétaires, quand le service incomplet des médecins les amène à incriminer la société. A défaut de toute •onsidération de justice, les sociétés seraient, on le voit, amenées, par le souci de leur propre conservation, à attribuer aux médecins jusqu'à la dernière limite du possible, les légitimes satisfactions qui leur appartiennent et qui sont un droit pour tous, une nécessité impérieuse pour beaucoup.

La situation des médecins dépend donc pour une notable part des sociétés de secours mutuels; pour une part plus grande encore peut-être, les sociétés de secours mutuels dépendent des médecins. Bien lente quelquefois est la marche du progrès ; mais des deux côtés le progrès se produira, n'en doutons pas, aidé par le concours bienveillant de ceux-ci vis-à-vis de ceux-là, par l'effort persévérant des bonnes volontés réciproques. L'hostilité des uns peut porter aux autres le plus grand préjudice, mais aussitôt ce préjudice vient frapper à leur tour ceux qui l'ont causé! La lutte que la division ferait naître, peut être meurtrière, car ici les coups rebondissent avec l'union, le bien accompli n'a pas de bornes! Redoutable et admirable balance qui, dès le début de ce livre, nous a fait voir avecBastiat, «que tout dans la société est cause de perfectionnement et de progrès, même ce qui la blesse; que le mal même aboutit au bien et le provoque ; » que l'invincible propension sociale est l'harmonie et « qu'il suffit au développement graduel et paisible de l'humanité, que ses tendances ne soient pas troublées \ et qu'elles reconquièrent la liberté de leurs mouvements ^. »

• Les mots de Montaigne et de Bacon tant de fois cités par les hommes soi-disant pratiques, « le profit de l'un est le donimni,'o de l'iuiti-c; » « ce que l'un gagne, un autre le perd, «sont formellement dé;nentisp;ir l'observation attentive et prolongée dus laits sociaux.

2 L'intérêt essentiel des questions de principe traitées dans le présent chapitre ne

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