PARTIE I, CHAPITRE I
ments elle s'aperçoit qu'elle est bien libre maintenant, absolument libre. Le capital sent bien, lui aussi, qu'il n'a plus d'entraves ni d'obstacles ; rien n'arrête plus le travailleur dans l'application de ses facultés actives. L'industrie, le capital, le travail, se ruent fiévreusement dans la voie nouvelle que leur font grande ouverte le perfectionnement des procédés de fabrication, les conquêtes inouïes des sciences mathématiques et chimiques, les progrès de la mécanique V^ l'application de la vapeur comme force motrice ^, la facilité de plus en plus grande des moyens de communication. L'empire des besoins industriels est du reste irrésistible ; les nations productrices n'ont plus la faculté de suivre ou de ne pas suivre un pareil mouvement ; elles sont violemment emportées dans le tourbillon de J'activité universelle ^
L'ère industrielle commence donc avec ses caractères distincts : la concurrence illimitée, l'accroissement désordonné de la population ouvrière, la substitution des machines à la maind'œuvre et des grandes fabriques groupées sur les bassins houillers aux petits ateliers ruraux et urbains, la «confection» en masses au lieu de l'ouvrage commandé, l'agglomération des ouvriers autour d'une grande manufacture entraînant leur isolement vis-à-vis des autres classes sociales ; l'ère industrielle commence : le paupérisme est né '^.
* (Principalement des machines à filer et à tisser.)
2 Je ne sais qui a fait remarquer que les fondateurs de la société moderne sont bien autant James Watt, Volta et Lavoisier, que Rousseau, Voltaire et Mirabeau. En réalité, la liberté, la science, le crédit, — le crédit qu'on a pu représenter sans exagération comme remplissant dans la production et l'échange le même rôle que la locomotive dans les transports—, voilà les trois causes puissantes qui ont créé le monde moderne. a L'esprit scientifique, la prépondérance démocratique et la liberté politique, » tels sont d'autre part, ainsi que l'a remarqué M. Guizot, les caractères essentiels de la grande révolution intellectuelle et sociale qui s'accomplit, les « faits dominateurs auxquels toutes les institutions publiques doivent s'adapter et avec lesquels toutes les autorités morales ont besoin de vivre en paix. »
3 Activité qui croît pour ainsi dire à chaque heure et dans le même sens. D'après les derniers tableaux de la population générale de la France, en 1851, l'agriculture occupait 6,000 Français siir 10,000. En 1856 elle n'en n'emploie plus que 5,000. En 1851, l'industrie et le commerce n'employaient que 2,000 habitants sur 10,000; en 1856, le chiffre s'élève à 3,400.
'< On sait cette boutade britannique : Une manufacture est une invention pour fabriquer deux articles : du coton et des pauvres (a contrivance for manufacturiny two articles, cottonand paupers).
Qu'est-ce à dire, cependant? L'expansion glorieuse de l'actitivité des nations, les plus magnifiques conquêtes du génie, les plus admirables découvertes ne seraient-elles qu'une déception, un jeu malfaisant de la Providence ; et le progrès industriel, au lieu de contribuer à l'accroissement du bien-être et à l'élévation morale des classes inférieures, les aurait-il fatalement vouées à la misère et à la démoralisation?... N'y aurait-il pas, au contraire, dans cette série de faits nouveaux et complexes, qui résument tout un état social et qui font une ombre si noire dans le tableau de l'industrie contemporaine deux effets bien dislincts ; l'un bienfaisant , l'autre funeste ; l'un permanent , l'autre transitoire? La résultante générale de cet état social nouveau ne serait-elle pas l'aisance absolue de toutes les classes, accrue dans des proportions sensibles ; l'aggravation temporaire et accidentelle de la situation d'une classe unique, plus exposée que les autres à tous les effets de la concurrence ', à toutes les chances bonnes ou mauvaises de la vie, à une interruption momentanée de la demande du travail, à un abaissement exceptionnel des salaires ; toutes causes produisant une misère plus saillante , parce qu'elle est plus locale, plus difficile à extirper aussi, et plus dangereuse?
D'un autre côté, en passant de la servitude à l'indépendance des corporations au travail libre, de la quiétude animale à la lutte qui développe les facultés et trempe les caractères , l'homme s'est élevé à sa vraie dignité ; mais les institutions détruites, et qui pour un temps avaient abrité les masses, ont laissé des vides que les nouvelles n'ont pu encore remplir; comment les rempliront-elles ? Le remède ne doit-il pas jaillir un jour de la même source que le mal?
Quel est donc le caractère précis de ce mal ? Par quels traits saillants se distingue ce paupérisme d'une si étrange notoriété, d'un danger si universellement senti? En quoi diffère-t-il de la
« La ronciirronr.p, roftc faco industrielle de la liberté, suivant l'expression de M. Mi- (•li(>l Clicvalior [Question des Tnivailleurs, I8'i8), serait encore, d'après plusieurs économistes, à l'état d'onfancc ; et, bonne ou mauvaise comme système, ce serait bien à tort qu'on lui attribuerait les maux de l'espèce bumaine qui auraient de tout autres causes. (Voir M. Dunoyer, De la Liberté du travail, t. I", p 408.)