PARTIE I, CHAPITRE J
pauvreté, de Tindigence, de la misère ? Et d'abord, qu'entendon par pauvreté, indigence, misère?
Rigoureusement définis, ces trois mots ne devraient jamais s'employer dans le même sens. Le premier n'exprime qu'une idée relative. Les pauvres sont, dans tout état social, ceux qui subissent le plus de privations, ou, si l'on raisonne sur un état social hypothétique \ ceux dont, par une raison quelconque, les jouissances sont moindres ^ ; le deuxième exprime une idée absolue, ce degré de pauvreté qui implique la privation des choses nécessaires à la vie et sans lesquelles la vie ne peut durer; le troisième enfin s'entend de cette pauvreté qui, étant devenue permanente, produit l'indigence absolue, l'indigence moralement sentie ^ La pauvreté devient donc indigence et l'indigence
' Cette société, par exemple, dont parle M. de Laborde et « où il y aurait assez d'industrie, de production ou de bienfaisance pour que tout le monde fût également bien vêtu, bien nourri et bien logé; les pauvres seraient ceux qui n'auraient pas les moyens d'acheter des confitures : on quêterait du sucre pour ces infortunés, » {De VEsprit d'association dans tous les intérêts de la communauté, p. 450.)
2 La science sociale n'a pas, à proprement parler, à s'occuper de la pauvreté ainsi définie. « La loi du progrès, a dit M. Franck, à laquelle nous croyons de toute la puissance de notre âme, qui demeure une vérité acquise à la science moderne, ne peut aller jusqu'à détruire les lois de la nature. » La souffrance, quoi qu'en disent les écoles purement sentimentalistes, est une loi divine que nul ne peut songer à supprimer; c'est une grand fait naturel sans lequel l'humanité ne peut se concevoir. La pauvreté, comme la richesse, est une conséquence nécessaire de la liberté humaine et des inégalités naturelles des hommes entre eux. Il y aura toujours des pauvres et des riches; c'est-à-dire des hommes ne jouissant pas tous du même bien-être. La civilisation et les combinaisons ne peuvent pas plus effacer ces différences qu'elles ne peuvent effacer la faiblesse ou le vice. Peut-être est-il même b(\n et utile que la pauvreté existe toujours dans une certaine mesure, comme une expiation des erreurs volontaires ou des vices : elle existera toujours, parce qu'elle doit exister, parce que, suivant l'expression d'un économiste, elle a sa fonction dans l'individu et par conséquent dans la société.
Vous qui vous élevez contre l'économie politique, parce qu'elle fait cette constatation et qui la rendriez presque responsable du mal qu'elle admet parce qu'elle ne peut le nier, attribuez donc, comme on l'a judicieusement remarqué, la fragilité des organes humains au physiologiste qui les étudie. Est-ce que la science économique ne proclame pas, du reste, que si la souffrance et la pauvreté sont insuppressibles, que s'il n'y a pas contre elles de remède héroïque, de solution radicale et instantanée, dans la lutte contre l'indigence ou la misère imméritée, on peut et on doit espérer le succès?
« La misère est en effet une maladie du corps social, absolument comme la lèpre est » une maladie du corps humain, et elle peut disparaître comme la lèi)re a disparu » (Séance de l'Assemblée législative du 9 juillet 1849.)
3 M. Buret, dans son livre de la Misère, a dit très-finement : « La misère, c'est la » pauvreté en civilisation. » Si cette définition est juste, bien autre chose donc est la
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misère ^ Le symptôme commun, le caractère primordial de ces trois états distincts, celui qui se remarque dans toutes les phases du mal, qui en est le fond même et peut donner la mesure exacte de son aggravation, c'est la privation.
Où commence la privation?... Où s'arrête-t-elle?...
On l'a dit bien souvent : Le sauvage d'Otaïti ou des régions arctiques, demandant sa subsistance aux chances de la chasse ou de la pêche, souvent aux dangers d'un combat; n'ayant d'autre défense contre la nature qui l'accable qu'une résignation toute passive et l'habitude de souffrir ; mourant de faim sans faire entendre une plainte ; ce sauvage, dont le corps seul souffre et dont l'âme est endormie, subit-il, dans le sens économique du mot, les privations résultant d'une telle vie ? y a-t-il là ce dénùment moralement senti dont nous parlions tout à l'heure?...
Abordons des régions plus voisines. Une nourriture grossière, des vêtements primitifs, une habitation, rez-de-chaussée humide, sans plancher, à peine pavé, où Tanimal domestique vit pêle-mêle à côté de l'homme, toutes les conditions en un mot dans lesquelles passent encore leur existence tant de paysans de l'Auvergne ou de la basse Bretagne : voilà un état qui effraierait singulièrement beaucoup d'ouvriers de nos manufactures. Cet état rudimentaire oppose, il est vrai, une barrière sérieuse au développement intellectuel et aux améliorations morales, car il faut souvent aux choses de l'ordre le plus élevé une base matérielle pour fleurir; il est loin de suffire à la destinée humaine et sera certainement remplacé par un état supérieur^; mais, tel quel, offre-t-il par lui-même les caractères de la privation proprement dite? Le paysan qui vit ainsi est-il un être absolument misérable et sentant le poids de sa misère?... Assurément non; car le pain noir qu'il mange et qu'il a pétri de ses mains, il n'en connaît pas de meilleur; son habitation, il ne songe pas à la
misère, bien niitro ce (Icnùmenl dont on ;i i»u dire qu'il était l'état naturel de l'homme, la richesse w'vu étant (\uc l'étal arlKicirl.
< Malgré ces caractères bien tranchés, le lanp;agc scientifique lui-même confond souvent ces trois mots.
2 Pour le logement, les modèles sont tout trouvés; il n'y aurait qu'à copier l'Allemagne et l'Europe orientale.