PARTIE I, CHAPITRE I
a en main la puissance et la force. Triste et glacial tableau dans lequel le pauvre qui n'a pu se faire adopter par aucun des deux groupes réglementaires résultant, pour la population agricole du servage et pour celle des villes, de la jurande, nous apparaît réduit, pour trouver sa subsistance, à une mendicité tenant du brigandage : dernière et unique ressource d'une classe entière que la société a impitoyablement rejetée de son sein, ses cadres se trouvant au complet ! . . .
La révolution française éclate. L'Évangile entre dans la loi; la fraternité chrétienne a trouvé son expression civile ; les vieilles institutions, dont les fondements ont été depuis longtemps sapés par le souffle nouveau, craquent de toutes parts ; les entraves de toute espèce apportées à la libre production de la richesse tombent. Le travail est libre enfin; son accessibilité à tous n'est plus un mot. La route du bien-être est véritablement ouverte à l'activité, à l'énergie et à la persévérance du travailleur ; on peut déjà entrevoir le jour oii ce travail, si honni d'abord, si insuffisamment honoré ensuite par les hommes, sera le véritable pivot des sociétés. Quel chemin nous avons parcouru ! Avançons encore.
Une société nouvelle vient de naître au milieu des plus terribles convulsions. Dans les premiers moments, la fumée des décombres, comme la poussière des constructions nouvelles, a empêché de regarder autour de soi et d'apprécier exactement l'effet produit par cette abolition non pas lente, successive et graduée, mais brusque, instantanée, foudroyante du régime séculaire des classes industrielles. Peut-on marcher autrement qu'à tâtons sur un sol bouleversé? Qu'était-ce d'ailleurs, pour ce peuple affamé de liberté politique, que cette transformation du monde industriel? La révolution politique, civile, sociale, qui s'accomplit en même temps, absorbe et prime tout au début. La drame de l'Empire, avec ses guerres de géants, ses rêves et sa chute , contribue quelque temps encore à laisser dans l'obscurité certaines conséquences dérivant de Tacte si profondément radical de la constituante. Cependant la paix arrive. Cette nation, si profondément agitée pendant un quart de siècle par tant de causes multiples, essaie de reprendre son équilibre et de se rendre compte des conditions de sa nouvelle
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vie; chacun s'interroge, compare, se souvient; on entend alors plusieurs voix s'écrier : Les classes ouvrières sont dégagées aujourd'hui du réseau de chaînes et d'entraves qui les avait enlacées si longtemps. Plus maintenant de monopole et de privilège. Mais la victoire n'a-t-elle pas été trop complète, n'aurait-on pas sacrifié le bien en même temps que le mal? n'aurait-on pas immolé avec le principe exclusif et anti-libéral de la jurande ou corporation close^ le principe si libéral et si large de la communauté ou corporation libre ? Était-il donc impossible de dégager d'une forme vicieuse et vermoulue, l'idée si tutélaire de l'association ? En un mot, pour donner des droits aux classes populaires, fallait-il les laisser sans liens ; fallait-il ainsi livrer le faible à la merci absolue du fort. Ces classes ont maintenant des perspectives nouvelles, mais que de dangers en plus ! ! î
Tel est le langage, non pas seulement des adversaires de la Révolution, prêts à ramasser dans les débris de l'ancien régime toutes les vieilles idées qui eussent pu entraver la fondation du nouveau, mais de plusieurs des amis de ce nouveau régime, esprits sagaces et indépendants, convaincus que' le bien peut exister même dans les institutions les plus foncièrement mauvaises, et qu'il peut se rencontrer, même dans les ruines, quelques-uns des matériaux des édifices futurs ^ Ce langage est l'indice d'un malaise réel. Le malaise va s'aggraver par une autre cause ; il deviendra une maladie ; la maladie deviendra une lèpre. Au bruit des armes et au carnage des champs de bataille a succédé , dans le monde entier , une activité pacifique, résultat de tendances individuelles uniformes, résultat aussi des événements politiques. L'Angleterre surtout a donné chez elle, pendant la guerre, un essor prodigieux à tous les genres de production. Maîtresse des mers , elle s'est créé , pendant le blocus continental, dans ses immenses possessions coloniales, d'immenses débouchés. La mer, une fois dégagée, l'industrie française veut , elle aussi , entrer dans la lice et se présenter sur les marchés étrangers. Longtemps comprimée, elle n'avait pas conscience de son état. A ses premiers mouve-
* Malgré des apologies impossibles, les corporations, nous le verrons, sont aujourd'hui jugées comme sysième, mais l'évidence des garanties qu'elles contenaient à certains égards éclaire tout au moins la route à suivre.