PARTIE II, CHAPITRE II
fuir, ils se rapprochaient l'un de l'autre pour se donner des encouragements réciproques et se rendre de mutuels services. Dans le sombre et déjà vieux Paris du treizième siècle, les métiers formaient comme autant de groupes. Les bouchers étaient au pied de la tour Saint-Jacques ; la rue de la Mortellerie rassemblait les maçons ; la corporation des tisserands donnait son nom à la rue de la Tixeranderie qu'ils habitaient ; les changeurs étaient rangés sur le pont au Change, et les teinturiers sur les bords du fleuve. Or, grâce au principe d'association, le voisinage éveillait une rivalité sans haine. L'exemple des ouvriers diligents et habiles engendrait le stimulant du point d'honneur. Les artisans se faisaient en quelque sorte l'un et l'autre une fraternelle concurrence. »
Quel admirable tableau ! Quel magnifique ensemble ! Nous avons fait voir d'abord le revers de la médaille ; ceci en sera le côté éternellement beau ^ C'est par ce côté, par cet aspect essentiellement humanitaire que les corporations se rattachent intimement à l'institution des Sociétés de secours mutuels dont nous essayons de retracer les filiations diverses. Quel est le statut qui, à côté des privilèges les plus absolus et des lois économiques les plus fâcheuses, ne contenait pas d'une part les prescriptions morales les plus sages, d'autre part et surtout un véritable code d'assistance mutuelle?... Quel est le statut qui, à la suite d'une longue et fastidieuse réglementation de ce chefd'œuvre que, d'après l'édit d'Henri III de 1581, il fallait « rester
* N'est-il pas même permis de dire, en se plaçant dans la période d'enfance de l'industrie, qu'Etienne Boileau, ce grand sage homme, suivant l'expression de Joinville, a contribué en son temps au perfectionnement industriel ; qu'il a, à l'origine, garanti aux acheteurs des marchandises loyales et qu'il a favorisé le commerce? Ce n'est que dans un pays policé et dans une civilisation avancée que la concurrence peut établir un juste équilibre entre le bénéfice du vendeur et les besoins de l'acheteur. Au treizième siècle, où les lois générales étaient sans force et où la diffusion des lumières était nulle, le vendeur eût été la victime de toutes les tyrannies, l'acheteur la dupe de sa propre ignorance. La violence et la fraude eussent étouffé l'industrie dans son germe. La corporation était donc indispensable même au point de vue industriel. Dès le moment qu'elle perdit ce caractère, elle devint nuisible. « Ce sera toujours un grand honneur pour saint Louis, a dit M. Blanqui {Histoire de VÉconomie politique), d'avoir eu le premier la pensée de soumettre l'armée des travailleurs au joug de la discipline. Elle y a gagné en puissance et en vitalité ce qu'elle paraissait perdre en indépendance ; et c'est depuis cette époque que l'industrie a pris un essor qui ne s'arrêtera plus. »
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quelquefois un an et davantage à faire, tel qu'il plût aux jurés, lequel enfin était par eux trouvé mauvais et rompu, s'il n'y avait été remédié par les artisans, avec infinis présents et banquets ; » quel est le statut, disons-nous, qui n'énumère pas les conditions de probité et de moralité en vertu desquelles seules on est admis dans le métier, en vertu desquelles seules on peut s'y maintenir ; les circonstances dans lesquelles le maître, le compagnon ou l'apprenti, leurs femmes, leurs veuves, leurs enfants, seront assistés et aidés? Ce n'est pas d'aujourd'hui que ce côté des corporations, où l'on reconnaît la puissante empreinte du christianisme, est vivement accusé ; les écrits les plus remarquables l'ont parfaitement mis en lumière ^ Qu'on nous permette cependant d'entrer à cet égard dans quelques détails et de citer quelques textes.
11 n'est pas de sujet qu'on ait autant traité que les agrégations d'arts et métiers ; il n'en est pas peut-être dont les sources inexplorées soient encore aussi riches. Or, c'est en étudiant les règlements mêmes ; en sachant comment ils étaient appliqués ; en vivant pour ainsi dire au milieu des artisans du moyen âge ; en se familiarisant avec leurs mœurs, leurs habitudes, leur vie de chaque jour, qu'on pourra dire véritablement ce qu'ont été les corporations en France, qu'on pourra préciser ce que sera dans l'avenir celui des principes incontestablement tutélaires qu'elles renfermaient.
Ici, du reste, les textes abondent, à partir des règnes de Philippe Auguste et de saint Louis surtout; et c'est delà justement que provient la difficulté et, en fait,la lareté des recherches sérieuses. Le labyrinthe des ordonnances des rois, des arrêts des cours
Au quinzième siècle, à l'époque néfaste de la guerre de Cent ans, la corporation sauva certainement l'industrie d'une ruine complète, comme elle lui avait permis de naître et de grandir au treizième.
* Notamment un article de la Revue des Deux-Mondes, du 1«' décembre 1850, par M. Ch. Louandre; le Rapport de M. Dupont de Nemours à la Société Philanthropique de Paris, du 21 décemhre Ks()5; V Histoire des corporations de Rouen, par M. Ouin- Lacroix. Voir aussi sur les corporations les chap. v, vi et vu de V Économie politique de Droz; l'article Moitrise d;ins Y Encyclopédie par Roland de la Platière; des articles de MM. Vincent et Wolowski dans la Renie de législation; \c Plan de réorganisation des classes industrielles de M. de Lafarelle; les Études do MM. Levasseur et Du Cellier.