PARTIE I, CHAPITRE
rendre plus commode. Elle est le théâtre de ses joies, de ses plaisirs, de ses fêtes même. — L'ouvrier anglais, au contraire, né sous un autre climat, entouré de ressources plus abondantes, a l'habitude de boissons fermentées, de thé *, de sucre, de café "^^ de vêtements confortables et d'une habitation bien close. Enlevez-lui une seule de ces choses, au lieu de ce qu'on a appelé une alimentation à outrance, donnez-lui la nourriture végétale, l'habit plus léger et le logement moins commode dont se contente le travailleur français, et il trouvera sa situation misérable, et vous lui imposerez une privation réelle. Donnez cette situation à un Irlandais, et vous lui aurez donné le comble de l'opulence, et le home lui deviendra cher ^.
Un dernier exemple : l'homme habitué aux travaux qui n'exigent qu'une faible intelligence et une grande force musculaire, sans autre horizon que les régions inférieures oii il est né, éprouve-t-il les mêmes besoins que l'ouvrier des industries de luxe, et n'est-il pas véritablement heureux avec la nourriture et l'abri qui rendraient cet ouvrier le plus malheureux des êtres? En d'autres termes, et d'une manière générale, les appétits individuels et les satisfactions qu'ils exigent ne sont-ils pas modifiés et pour ainsi dire créés ^ par le climat, les milieux sociaux, les habitudes, les degrés de civilisation et de culture, par ce que les Anglais appellent en un mot standart of the life^ l'étalon de la vie. Poser la question, c'est la résoudre. Les distinctions
* La Grande-Bretagne consomme 12 millions de kilogrammes de thé. Paris, qui en consomme à lui seul plus que tout le reste de la France, n'en consomme que 40,000 kilogrammes. C'est dire si cette consommation est devenue un besoin impérieux ppiir toutes les classes anglaises.
2 Les journaux figurent aussi au premier chef parmi ces articles. Chiepy used bij the labouring classes (Carey).
* M. de Humboldt a remarqué que l'ouvrier au Mexique dépensait un tiers de plus pour sa subsistance dans la région tempérée que dans la région chaude. L'Indien se contente de 3 pence (30 cent.) pour la rémunération de sa journée, tandis que l'Anglais exige en moyenne sept ou huit fois davantage. C'est pourquoi le taux naturel des salaires, tels qu'il est défini par les économistes et notamment par Adam Smith et M. Mac- Culloch, n'est nullement une quantité fixe et invariable, mais varie au contraire suivant les époques et suivant les lieux.
■* N'y a-t-il pas des gens qui, é[)icuréisme à part, mourraient complètement de faim si on les réduisait au brouet noir des Spartiates ou à la maigre nourriture des anachorètes? Les boissons à la glace peuvent à coup sûr être regardées comme des objets de luxe. « Elles sont pourtant, dit M. Buret, un besoin si impérieux pour le peuple de
que nous venons d'établir ^ rendent du reste la chose tangible.
La privation n'a donc pas de mesure fixe ; on ne peut déterminer invariablement le point où elle finit, celui où elle commence : on ne peut la définir qu'en termes généraux. Aussi, quand un des publicistes de notre temps qui ont remué le plus d'idées fécondes ^ a appelé le nécessaire : « Ce qu'il faut à l'ouvrier pour rentier développement de ses forces, la conservation de sa santé, la maturité de son intelligence^ et le repos de sa vieillesse, y> il a dit une chose strictement vraie au point de vue du progrès. Mais quand, entrant dans les détails, et voulant faire une classification précise, on professe que ce qu'il faut indispensablement à l'ouvrier, c'est une nourriture substantielle, un vêtement chaud et une habitation commode, on n'a résolu aucune question, on n'en a même posé aucune.
Ceci établi, revenons au paupérisme. La difficulté de la définition de certains phénomènes économiques nous est maintenant connue. Il nous faut cependant rattacher au mot que nous venons d'écrire une signification aussi précise que possible. Ce mot d'invention nouvelle prouve d'abord que la chose est bien nouvelle aussi ^ Longtemps avant la fin du siècle dernier, long-
Naples, que le Gouvernement croit sa sécurité intéressée à l'abondance de cette élégante boisson. » {De la Misère des classes laborieuses t. I, p. 125.)
^ Ces distinctions sont élémentaires et du domaine commun en économie politique. Depuis .K-H. Say jusqu'à MM. Buret, Théodore Fix, Clément, tous les écrivains spéciaux les ont vulgarisées. Les renouveler, c'est presque se rendre coupable de ce que les Anglais appellent Truisme; nous les avons cependant crues indispensables au développement de l'idée. Elles serviront du reste à prouver une l'ois de plus combien sont impraticables les systèmes radicaux qui, s'attachant aux formes idéales plutôt qu'aux réalités, rêvent de la meilleure foi un remède unique, une formule séduisante, mais qui, trop toi montés du cœur au cerveau, ne s'accordent nullement avec les nécessités complexes du mojide matériel. Ces distinctions démontrent en outre à quel point il importe, pour réaliser les améliorations sociales, de se servir des formes reçues, nées des besoins successilV et variables de l'bumanité, et qui se plient autrement que par la théorie à ces besoins si multiples. Nous aurons souvent à insister sur cette idée à l'occasion du sujet même de ce livre.
^ M. Emile de (iirardin.
3 Le saint-simonisme a dit, el cost là certainement une formule que toutes les écoles iieuv(>n( adopler, sans lui demander son certificat d'origine : « l'amélioration physique, inlellectui-lle et morale du plus grand nombre. »
"^ Il prouverait aussi, si les remaniues des philologues sont jus.es, que l'Angleterre, qui a eu besoin de créer un mot pour résumer une situation, est bien la nation qui a souffert la première ou qui souffre jilus que les autres de cette plaie sociale.