PARTIE I, CHAPITRE I
temps avant ravénement du régime de l'industrie, la misère avait affecté accidentellement ou même d'une manière permanente, une fraction plus ou moins considérable des sociétés. Des populations entières avaient été en proie à ce dénûment qui va jusqu'à atteindre les sources de la vie par l'insatisfaction des premiers et des plus réels besoins de la nature, et qui est bien le dénûment dont s'occupe l'économiste. Ce n'est donc pas le caractère de permanence et de généralité qui constitue décisivement la maladie sociale à laquelle on a donné le nom de paupérisme. La misère et la subversion de l'intelligence, la pauvreté et l'abaissement de l'âme, l'affaiblissement et la décomposition de la volonté et de l'énergie individuelles, la torpeur de la conscience et de la personnalité, l'élément moral en un mot sensiblement, souvent même mortellement atteint, voilà le caractère essentiel, fondamental et absolument nouveau du paupérisme \ L'agglomération et la concentration des individus, des familles, des populations en proie à la misère, agglomération et concentration qui font que cette misère intense et homogène se répand de proche en proche, s'accumule, grandit, se répercute, forme un foyer de plus en plus vaste, de plus en plus rayonnant d'infection et de souffrance, devient persistante, demeure héréditaire, et est sentie à tous ses degrés, et même dans les régions voisines ; tellement sentie qu'elle finit par détruire l'espérance chez le pauvre et par ajouter ou substituer, chez le riche, l'effroi à la compassion : voilà ses caractères accessoires dérivant en partie du caractère principal ; en partie aussi aggravant par leur propre poids ce caractère : effets et causes à la fois ^. Le paupérisme, si on veut le définir d'un seul
* Ayons toujours les yeux fixés sur ce côté pour ainsi dire organique. Tout moyen curatif qui ne l'aura pas directement en vue, qui n'attaquera pas le mal dans son germe ne pourra pas être considéré comme un remède.
2 Telle est la misère qne nous voyons aujourd'hui, sous tous ses aspects, dans une partie de l'Irlande ; à Londres, à Liverpool, à Manchester, etc., en Angleterre; à Lyon, à Rouen, à Lille, etc., en Frîince. Constatons toutefois en passant (car c'est un fait reconnu aujourd'hui et qui vient à l'encontre d'un système très-exclusif bâti sur une hypothèse opposée), que les comtés agricoles en Angleterre ont parfois autant subi l'envahissement du paupérisme que les comtés manufacturiers. En Suisse, c'est le canton agricole de Berne qui souffre le plus du paupérisme. Ces faits prouvent combien sont erronées les appréhensions de ceux qui voient dans la grande industrie la principale,
mot, est, suivant l'expression frappante d'un économiste distingué \ l'épidémie de la pauvreté.
Misère isolée ou misère agglomérée, indigence ou paupérisme, nous voilà donc aux prises avec le fléau ; sympathie ou instinct de conservation, nous sommes devant le sphinx; notre honneur ou notre sécurité nous obligent à deviner l'énigme. Le mal est maintenant défini, nous savons à quelles causes historiques il doit être attribué, de quels progrès et de quels développements de civilisation il est, pour ainsi dire, la rançon et le prix; rançon et prix que la civilisation paiera certainement, répétons-le, car elle tient avant tout à sa délivrance, et elle mériterait tous les anathèmes déversés contre elle par le philosophe le plus éloquent du dernier siècle, si, au mépris de la grande loi de solidarité, elle laissait trop longtemps en arrière une multitude tout entière, une multitude dont des droits nouveaux ont fait, du reste, le centre nouveau de l'action politique du pays. Le mal est défini, et, au risque de se rendre coupable ce d'une sorte d'athéisme social ^, » il faut reconnaître que son élimination progressive est possible; mais quelle est son étendue? jusqu'à quel point fixe l'épidémie a- 1- elle porté ses ravages? jusqu'à quelle limite la misère a-t-elle envahi les populations modernes?... C'est ce qu'on est dans l'impossibilité absolue d'indiquer d'une manière précise.
Bien des statistiques ont été faites, bien des explorations ont été tentées, qui ont voulu se traduire en résultats numériques. — Ces statistiques et les comparaisons qui en ressortent pèchent toutes par la base. Avant de faire la statistique de l'indigence, il eût été nécessaire de se mettre d'accord sur ce qui la constitue
presiiue rinii(iue cause de la misère des classes ouvrières et un véritable désastre social.
' M. de Fontenay, dans son compte-rendu de l'ouvrage de M. Victor Modeste, Du Paupérisme en France {Journal des économistes d'avril 1858). C'est du reste à M. Modeste lui-niome qu'est due cette analogie si heureuse qui résulte de la distinction enln; les deux états reconnus par la médecine dans les maladies qu'elle observe « l'état sporadique, le cas isolé où les symjjlômes et les efîets morbides sont atténués et amortis par le milieu sain dans lecpiel ils sont immergés, et l'état épidémique où la réciprocité des inlluences et le rayonnement d'un vaste foyer d'infection portent à une gravité extrême dos sym|)t()mes et dos désordres identiques dans leur principe. »
^ iM. Alfred Dariniou.