PARTIE II, CHAPITRE IIÎ
si forte, si vigoureuse, a poussé des ramifications si larges au sein des masses, répond à des besoins tellement réels, qu'elle a résisté au mouyement général de rénovation qui nous entraîne depuis plus d'un demi-siècle, et qu'au milieu de tous les bouleversements sociaux de notre âge, elle a conservé dans toute leur pureté sa physionomie primitive, ses légendes, ses mythes, sa poésie, offrant ainsi un contraste étrange avec les teintes effacées, les habitudes sans couleur de la vie moderne : nous avons nommé le compagnonnage. Institution singulière dont le nom n'est ignoré de personne, dont les erreurs et les fautes toujours bruyantes sont présentes à l'esprit de tous, dont les côtés essentiellement salutaires sont à peine aperçus de quelques-uns. Qui n'a vu sur les promenades publiques et sur les avenues de nos grandes villes de province, ces longues processions de jeunes hommes, défilant gravement et en bon ordre, quelquefois poussant des hurlements bizarres ou faisant entendre des chants inconnus? Ce spectacle est si familier à tout le
vriers... Mais il suffit de regarder nos fêtes, nos banquets, nos bals dans lesquels ouvriers et patrons fraternisent pour voir que quoiqu'en disent certains écrivains qui ont donné trop vite congé au compagnonnage, ils sont organisés par des vivants et non par des morts... Les sociétés de secours mutuels sont utiles, les sociétés de crédit, tout ce qui s'occupe du boire et du manger de l'ouvrier est utile; mais pourquoi repousser J^les sociétés qui le font voyage», lui apprennent toutes les méthodes de travail, l'instruisent, l'éclairent, le fortifient et le font vraiment homme?... Du reste, il y aura un réveil dans la classe ouvrière; elle aimera encore l'art, la science, les progrès des métiers, l'association qui la rend forte et morale et que beaucoup d'écrivains ont trop peu comprise. »
M. Perdiguier qui a parcouru en 18G3 toutes les villes du Tour dé France et qui, à Marseille, à Lyon, dans vingt autres villes a été accueilli par les compagnons avec une sorte d'enthousiasme que la reconnaissance du compagnonnage français explique, mais qui dénote quelque vitalité, a-t-il raison dans ces prévisions? cède-t-il au contraire à des illusions bien compréhensibles chez lui? C'est ce que l'avenir nous apprendra. Quoi qu'il en soit, et fallùt-il admettre, — ce qui est loin d'être prouvé, — que le compagnonnage soit destiné dans un temps plus ou moins prochain à n'être plus qu'une forme historique, il y aurait à examiner sérieusement si cette disparition d'une institution libre d'allures, désintéressée, aidant l'ouvrier sans l'envahir par le souci exclusif des intérêts matériels, ne devrait pas motiver à plus d'un point de vue, et quelles que soient les compensations dues à d'autics institutions, les regrets des amis de la classe la plus nombreuse. Il y a bien longtemps que la chevalerie a disparu et de plus d'une façon peut-être. La chevalerie ouvrière était restée intacte, n'y aurait-il là rien d'irrémédiablement perdu? — Ce n'est pas encore ici le lieu de cet examen et le présent livre s'écarterait de son sujet général s'il ne se bornait pas aux détails qui suivent, détails que, même dans l'état actuel des choses, l'on ne croit pas dénués de tout intérêt.
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monde qu'à peine lui accorde-t-on une attention d'un instant; combien cependant se sont demandes quelle pouvait être sa signification ; combien se sont enquis du but que peuvent poursuivre ces hommes qui ne semblent pas plus se préoccuper des étonnements distraits et des sourires de la foule, que la foule, au fond, ne se préoccupe d'eux?.,.
Quelle est l'organisation du compagnonnage?... quelle est sa pensée dirigeante, son esprit caché ?. . . Quelles sont ses pratiques utiles ou nuisibles? quel fondement doit-on faire sur son avenir?... L'étude de ces diverses questions est encore presque neuve, et elle ne manque certainement pas de quelque intérêt. Un jour ou l'autre, bientôt sans doute, beaucoup des coutumes les plus originales et les plus vivement accusées de l'antique institution populaire, subiront l'influence qui pousse progressivement nos mœurs et nos lois vers une uniforme régularité. Beaucoup de ses traditions les plus curieuses s'effaceront devant l'esprit sceptique et frondeur qui pénètre de plus en plus toutes les couches sociales. L'heure est donc propice pour fixer ces traditions et ces coutumes dont les adeptes eux-mêmes ne voient pas toujours l'ensemble, pour les grouper, en faire ressortir la pensée inspiratrice et comme le sens philosophique.
Et d'abord, quelle est la source du compagnonnage ? Nous ne discuterons pas avec détails les origines bibliques qu'il n'a cessé de revendiquer ; nous ne prendrons pas parti pour telle ou telle de ces traditions qui lui sont si chères, et qui, nous le reconnaissons, doivent être scientifiquement examinées et non repoussées de prime abord, car les traditions et les légendes sont l'histoire des temps primitifs. Nous ne prétendrons pas ne pas laisser entière à ce sujet la lacune que l'érudition (et c'est là une erreur dont elle commence à revenir) ne s'est pas jusqu'ici suffisamment inquiétée de combler dans l'histoire des classes ouvrières et du travail ; histoire dont les fastes seront explorés un jour comme l'ont été ceux des classes plus élevées, et, en dernier lieu, de la bourgeoisie; nous nous bornerons à indiquer les points en discussion.
Celui sur lequel tout le monde est d'accord, c'est que la francmaçonnerie et le compagnonnage ont une origine commune. (( Les sociétés de métiers, a dit Charles Nodier, sont probable-