PARTIE II, CHAPITRE III
De ce jour l'association exclusivement ouvrière dut naître, avec des habitudes, des règles, des plaisirs et des fêtes à part. Joignez à cela que l'ouvrier n'était pas attaché, comme le patron à une ville, à un quartier, à une rue à titre d'établissement ûxe; que désespérant de la maîtrise, soit à cause d'un stage presque indéfini, soit à cause de sa pauvreté, il dut préférer courir de ville en ville les chances de la fortune pour acquérir du reste une instruction et une expérience que la routine de l'atelier originaire lui refusait, et vous aurez le tour de France et les agrégations de compagnonnage de plus en plus multipliées parce qu'elles devinrent de plus en plus nécessaires à l'ouvrier voyageur, de plus en plus secrètes et mystérieuses parce que, véritables associations mutuelles contre l'arbitraire des patrons, il leur fallut bien sortir de la législation régulière et se dérober par l'ombre et le silence à la haine des échevins et des bourgeois.
L'esprit du temps portait du reste au mystère ; les idées religieuses de l'époque, les dénominations et les habitudes rapportées d'Orient à la suite des croisades, le prestige exercé sur les imaginations par l'existence brillante des ordres de chevalerie et notamment des Templiers et des Hospitaliers, les pratiques des frères Pontifes, et enfin la forte empreinte de la maçonnerie donnèrent naissance aux cérémonies bizarres dont s'entoura le compagnonnage et qui le fît ressembler à une initiation des mystères antiques. A l'exemple de l'institution nobiliaire qui invoquait le saint nom du Temple, il voulut faire remonter son avènement à la construction de ce temple sacré, dont le symbole dominera désormais tous ses rites. Les accolades si nombreuses dans le formulaire du compagnonnage, les surnoms et bien d'autres usages encore sont la trace vivante de ses rapports d'origine avec la chevalerie.
De pareilles singularités devaient attirer l'attention ombrageuse des pouvoirs officiels ; les rois comme le clergé s'en émeuvent. Un édit de François I", de 1541 , interdit aux compagnons de se lier par serment; d'élire, pour les mettre à leur tête, un capitaine ou un chef de bande ; de se former en rassemblement hors des maisons ou poiles (ateliers) de leurs maîtres, au nombre de plus de cinq, sous peine d'être emprisonnés, bannis et
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punis comme monopoleurs, d'amendes arbitraires; de porter épées, poignards ou bâtons ès-maisons de leurs maîtres ni par la ville, ni tenter aucune sédition sous les mêmes peines ; de faire enfin aucuns banquets, pour entrée et issue d'apprentissage ou toute autre raison de métier. Un règlement de 1723 s'élève avec force contre toute communauté^ confrérie, assemblée, cabale ou bourse commune de compagnons. Enfin un arrêt du parlement de 1778 renouvelle les mêmes prohibitions et défend en outre aux taverniers, de recevoir chez eux des compagnons au-dessus du nombre de quatre, et de favoriser en aucune manière les pratiques du prétendu devoir sous peine de punition exemplaire.
Pour le clergé, des révélations lui ont été faites, et c'est lui qui va nous retracer les rites anciens de l'institution : u Ce prétendu devoir, dit une délibération de l'officialité de Paris de 1655, consiste en trois paroles : honneur à Dieu, conserver le J bien du maître et maintenir les compagnons. Mais tout au con- ■ traire ces compagnons déshonorent grandement Dieu, profanent tous les mystères de notre religion, ruinent les maîtres, vidant leurs boutiques de serviteurs quand quelqu'un de leur cabale se plaint d'avoir reç,u bravade. Les impiétés et sacrilèges qu'ils commettent sont différents selon les métiers. Ils ont néanmoins tous cela de commun : premièrement de faire jurer celuy qui doit estre reçeu sur les saints Evangiles qu'il ne révélera à père ny à mère, femme ny enfants, prestre ny clerc, pas même en confession ce qu'il va faire ou voir faire; et pour ce choisissent un cabaret qu'ils appellent la mère, parce que c'est là qu'ils s'assemblent d'ordinaire comme chez leur mère commune, dans lequel ils choisissent deux chambres commodes pour aller l'une dans l'autre, dont l'une sert pour leurs abominations et l'autre pour le festin. »
Chaque meuble avait un sens symbolique ; la croisée signifiait la croix ; le lit, la crèche où était né le Seigneur. Honneur à Dieu, honneur à la table, honneur à mon prévôt, disait le récipiendaire et puis à la fin de la cérémonie : a Je n'ai mangé morceau si salé, ni bu coup de vin si serré; trois coups à la cheminée mon j)arrain et ma marraine m'ont fait frapper, à quoi je reconnais être bon compagnon passé. » Et il était reçu.
Des cérémonies non moins bizarres avaient lieu quand un