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PARTIE II, CHAPITRE III

compagnon quittait une ville. Ses camarades le conduisaient jusqu'au premier carrefour de route, puis « pendaient un verre à un arbre pour représenter la mort de saint Etienne, et tous ceux de sa compagnie jetaient une pierre au verre, excepté celui qui s'en allait, qui disait : « Mes compagnons, je prends congé de vous comme les apôtres firent de Notre-Seigneur lorsqu'il les envoya partout prêcher l'Évangile ; donnez-moi votre bénédiction ; je vous donne la mienne. »

La réception des charbonniers, laquelle avait toujours lieu dans une forêt, contient des particularités curieuses. Ces compagnons se donnaient le titre de bons cousins ^ et le récipiendaire était appelé guêpier. On étendait sur la terre une nappe blanche et sur la nappe on plaçait une salière, un verre d'eau, un cierge allumé et une croix. Prosterné, l'aspirant jurait par le sel et l'eau de garder fidèlement le secret de l'association. Après plusieurs épreuves on lui indiquait les signes et les mots mystérieux qui devaient le faire reconnaître comme un frère dans toutes les forêts : on lui expliquait le sens allégorique des objets exposés à sa vue ; le linge ^ c'était le linceul dans lequel tout homme est enseveli ; le sel signifie les vertus théologales ; le feu figure les flambeaux qui brûleront près de notre lit de mort ; Veau représente celle dont on asperge notre cercueil, et la croix est le signe de la rédemption qui sera placé sur notre tombe. Le néophyte apprenait encore que la vraie croix était de houx marin ; qu'elle avait soixante-dix pointes et que saint Thiébaut était le patron des charbonniers. D'après Clavel, ce compagnonnage, qui s'est constamment isolé de tous les autres, existerait encore dans une grande partie de l'Europe et aurait conservé le même cérémonial mystérieux. La forêt Noire, les forêts des Alpes et du Jura seraient peuplées de ces initiés. Moins exclusifs que les autres compagnons, ils s'agrégeraient des personnes de toutes les classes auxquelles ils rendraient à l'occasion tous les bons offices possibles et en cas de persécution leur ouvriraient le sein de leurs forêts comme un inviolable asile.

Tous les corps avaient leurs mystères spéciaux auxquels, en dépit des anathèmes et des persécutions, ils restaient inébranlablement attachés ; c'est un des caractères de l'institution de plier devant la fortune adverse, mai-s de se relever sans modifi-

cations dès que la tempête est apaisée. Cette résistance et les refus d'abjuration font pleuvoir sur le compagnonnage les accusations les plus violentes. Le père Lebrun, prêtre de l'Oratoire, ne le considère pas autrement que comme une institution du diable ; « car pourquoi, dit-il, fermer la fenêtre et la porte de la chambre où ils font leurs cérémonies, sinon pour faire voir que c'est un ouvrage du prince des ténèbres?... Le démon a tenu ses œuvres cachées le plus longtemps qu'il a pu, mais elles ont été enfin découvertes par une providence toute particulière. »

Le compagnonnage, qui aujourd'hui encore fait dire annuellement des messes en l'honneur de ses saints patrons et qui assiste pieusement à ces messes ^ semble avoir le droit de trouver que le Père oratorien était un peu emporté par son zèle en tirant du seul secret de telles conséquences. Quoi qu'il en soit, V «Dans les réceptions il y a péché et sacrilège d'impureté et de blasphème contre les mystères ; » 2° le serment de ne pas révéler les pratiques n'est ni juste ni légitime ; on est tenu par conscience de l'enfreindre ; 3° les pratiques doivent au besoin être déclarées aux juges ecclésiastiques et même aux séculiers ; 4° il y a péché mortel à « se servir du mot du guet ; »5° on n'est pas en sûreté de conscience en continuant les pratiques des compagnons ; 6" les garçons qui ne sont pas en ces compagnonnages ne peuvent pas s'y mettre sans péché mortel, w Telles sont les conclusions de l'officialité.

Qu'était-ce cependant que ces rites, ces symboles, ces légendes, sinon le côté tout à ûiit secondaire et la forme tangible de cette sorte de chevalerie plébéienne qu'on a appelée le compagnonnage? L'absolue nécessité pour l'ouvrier errant de ville en ville, à travers mille dangers et mille obstacles, de voir substituer à son arrivée dans chaque lieu, l'aide et la protection d'une réunion d'amis à l'exclusion dont l'eussent frappé les cdrps officiels des métiers^, telle fut en réalité la raison d'être de l'insti-

' Kncore à l'heure préscnlo certaines fractions do compafxnonnagc n'admettent que des callioliques.

2 « Lors(iu'un com|)agnon arrivait dans une ville, il n'avait qu'à se faire reconnaître pour avoir du travail, et si, par hasard, toutes les places étaient occupées, le plus ancien lui cédait l:i sienne (Chaptal, De V industrie française, t. 11, p. 3\1).

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