‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 124 sur 254 · PARTIE 11, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PARTIE 11, CHAPITRE III

tution ; la possibilité de lutter par la puissance de Tassociation, par l'action ou par la résistance passive du nombre contre les privilèges exorbitants de la maîtrise et d'équilibrer aussi des forces plus qu'inégales, tel fut le second objet invariablement poursuivi par le compagnonnage. Dans cette société du moyen âge où le pouvoir central n'était pas assez fort pour protéger efficacement les individus, il fallait bien qu'ils sussent trouver en eux-mêmes la protection dont ils avaient besoin. La royauté est impuissante et la limite des droits de chacun peu précise ; mais les ouvriers voyageurs se protègent par le compagnonnage comme les artisans établis par les corps de métiers, comme le grand commerce par les rois des merciers.

Pour l'initiation elle-même, elle eut dès le principe son bon et son mauvais côté. Elle consacrait solennellement le devoir, c'est-à-dire la doctrine qui devait être désormais la règle de conduite des compagnons; par elle l'initié acquérait une situation supérieure à celle de la masse des ouvriers et concevait la plus haute idée de la vertu propre du travail ; elle conférait ainsi une véritable noblesse ; malheureusement l'ouvrier en devenait aussitôt fier et jaloux jusqu'à l'excès ; ces glorieux insignes et ces titres sacrés qui venaient de ses prédécesseurs, il ne pouvait admettre que nul autre que lui eût le droit de les porter et il était toujours prêt à défendre son exclusive prétention. Cependant, surtout après la transformation de la maçonnerie, les sociétés de compagnonnage durent se multiplier, d'abord en se divisant dans un même corps d'état, ensuite en s'adjoignant d'autres corps de métiers, même les plus étrangers à l'art de construire. Chaque métier voulut avoir son devoir, ses compagnons du tour de France, et par conséquent ses rites, ses dogmes, ses symboles. Les mystères des initiations, les secrets des signes de reconnaissance et des mots de passe furent achetés à de faux frères quand ils n'avaient pas été reçus en communication bénévole. De là en partie ces haines et ces combats terribles, de là ces guerres acharnées entre les devoirs, ces drames héroïques et barbares, ce lugubre martyrologe de trois siècles, cette division enfin presque invincible jusqu'à l'heure présente.

Volontairement obscur, le compagnonnage ne peut pas être suivi pas à pas par l'historien; sa physionomie générale n'a plus

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cependant besoin d'être éclairée : nous allons le voir aujourd'hui, à peu près tel que nous l'avons aperçu à sa naissance. Décrire son organisation actuelle, c'est compléter l'histoire de son passé.

Les associations diverses de compagnons forment trois catégories distinctes, se rattachant à trois origines différentes et ayant chacune un devoir, c'est-à-dire un code particulier : ce sont les enfants de Salomon, les enfants de maître Jacques et les enfants du père SouMse. Voici dans toute leur naïveté les légendes de ces trois corps :

Les enfants de Salomon, qui dérivent plus directement des anciennes corporations officielles de constructeurs, soutiennent que ce roi, après les avoir employés à la construction du temple, leur dicta lui-même leur devoir, les unit fraternellement dans l'enceinte de l'édifice, œuvre de leurs mains, et leur donna la mission de parcourir le monde par divers chemins et de porter partout à la fois la lumière et les bienfaits de l'industrie.

Les enfants de maître Jacques affirment que leur fondateur, un des principaux maîtres ou architectes du roi Salomon, était fils d'un nommé Jakin, lui-même célèbre architecte en son temps et qu'il était né dans une ville de la Gaule méridionale qu'on croit être aujourd'hui Saint-Romilly. Encore enfant, il voyagea en Grèce et en Egypte afin de se former dans la pratique de son art et de se livrer à l'étude de la philosophie. Ayant appris que Salomon faisait, pour la construction du temple, un appel à toutes les aptitudes, il passa en Judée et se rendit auprès de lui. Les travaux achevés, il revint dans la Gaule en compagnie de maître Soubise, homme orgueilleux et violent qui ne pouvait lui pardonner la supériorité de son mérite; aussi, dans l'excès de sa jalousie, le fit-il bientôt assassiner au lieu dit de Sainte-Deaumc. Dès que maître Jacques fut mort, ses disciples le dépouillèrent de sa robe, qu'ils voulaient conserver comme une relique ; sous cette robe ils trouvèrent un jonc en mémoire des joncs d'un marais qui- l'avaient soutenu sur l'eau et lui avaient ainsi sauvé la vie 1ers d'une première tentative d'assassinat par le père Soubise ; c'est depuis ce moment que les compagnons ont adopté la canne déjoue comme syuibole de leur initiation. Le prétendu assassinat de maître Jacques et le

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