PARTIE 11, CHAPITRE III
meurtre non moins fabuleux d'Hiram ou Adoniram, conducteur des travaux du temple, meurtre que s'imputent réciproquement les gavots et les dévorants^ que les deux partis répudient avec horreur, se couvrant de gants d'ans leurs cérémonies pour témoigner qu'ils sont purs de ce grand crime, jouent dans les querelles du compagnonnage un rôle déplorablement réel.
Les enfants du père Soubise manquent de documents précis sur leur fondateur; ils sont cependant unanimes sur ce point que maître Soubise avait travaillé, lui aussi, à la fondation du temple et qu'après sa rupture avec maître Jacques, son ami, il choisit d'autres disciples.
D'après une seconde tradition, maître Jacques ne serait autre que le dernier grand maître de l'ordre des Templiers, Jacques de Molay, lequel aurait accueilli sous la bannière de son ordre des enfants de Salomon en dissidence avec la société mère, et leur aurait conféré un devoir nouveau pendant qu'un moine bénédictin nommé le père Soubise fondait pour les charpentiers de haute futaie une troisième association avec des statuts spéciaux.
Tout en avouant entre ces deux versions notre préférence pour la seconde, qui fixerait à la fin du treizième siècle la division des sociétés de compagnons en trois classes, nous n'entreprendrons pas de mettre d'accord les dissidents; ce qu'on peut affirmer toutefois, c'est que les enfants de maître Jacques sont d'une origine moins ancienne que ceux de Salomon et qu'ils en sont même un démembrement *.
Les enfants de Salomon se composaient d'abord exclusivement de trois corps d'état, savoir : les tailleurs de pierre, dits les compagnons étrangers, ce sont les vétérans du compagnonnage; les menuisiers et les serruriers, dits les compagnons du devoir de liberté. Ils comprennent maintenant les charpentiers, nommés dans le principe renards de liberté^ puis compagnons de liberté. Les charpentiers étaient d'abord enrégimentés sous la
* D'après une nouvelle version h laquelle vient de se rattacher M. Agricol Perdiguier dans sa Question vitale du compagnonnage (Paris, 1863), ce serait « aux tours d Orléans, » commencées en 1401 sous la direction de Jacques Moler, d'Orléans, et de Soubise de Nogent-sous-Paris, qu'aurait eu lieu, à la suite d'une grève d'ouvriers, la scission du compagnonnage en trois fractions dès ce moment ennemies.
bannière du père Soubise, et c'est par suite du despotisme de leurs confrères qu'ils passèrent sous celle de Salomon. Aussi les enfants de Salomon, qui du reste ont toujours été considérés comme exclusifs et qui n'ont jamais cherché à sortir de leur isolement, ne les reconnaissent-ils que difficilement comme des frères.
Le nom de loups donné aux tailleurs de pierre viendrait, suivant les uns, des sons gutturaux ou hurlements qu'ils font entendre dans toutes leurs cérémonies ; suivant les autres, il dériverait, comme plusieurs autres dénominations analogues, de la nécessité et de l'habitude pour les premiers compagnons de se réunir au fond des bois, ce qui aurait enfanté les cris d'appel ou de ralliement bizarres encore pratiqués aujourd'hui. Ces deux explications sont bien près de s'entendre. L'origine du nom générique àegavots^ plus particulièrement donné aux menuisiers et aux serruriers, n'est pas bien connue. D'après une vieille légende, elle viendrait de ce que les enfants de Salomon, arrivant de Judée dans les Gaules, débarquèrent sur les côtes de Provence, oh l'on appelle gavots les habitants de Barcelonnette, localité voisine du lieu de débarquement. Dans la plus grande partie des Pyrénées on appelle les torrents du nom générique de Gave : de là vraisemblablement l'origine de gavots.
Les enfants de Salomon s'agrègent indifféremment des membres de toutes les croyances religieuses.
Les enfants de maître Jacques ne formaient pareillement dans l'origine que trois corps : T les tailleurs de pierre, compagnons du devoir ou compagnons passants^ dits les loups-garous^ ennemis constants et jurés des tailleurs de pierre, compagnons étrangers ou loups dont il vient d'être question ; 2° les menuisiers ; d" les serruriers, proprement appelés compagnons du devoir, d'où leur est venu le surnom de dévoir ants^ et par contraction dévorants ; ils reçoivent aussi le sobriquet de chiens. Depuis quelques années il n'existe plus une harmonie bien complète entre les serruriers et les menuisiers du devoir.
Le devoir de maître Jacques coiiiprond aujourd'hui beaucoup d'autres corps d'état, les uns admis formellement et ofticielle- 'i)ent, les autres introduits par une sorte de tolérance ou même parfois de leur propre autorité. Les menuisiers ont reçu les