PARTIE II, CHAPITRE III
au compagnonnage l'institution ou tout au moins l'idée de rouleur.
Un maître ne peut employer, avec la garantie de la société, que des compagnons d'un même devoir; si d'autres ouvriers entraient chez lui, ils ne pourraient le faire qu'à titre d'ouvriers indépendants, et leur société n'en serait en rien responsable. Quand un maître a besoin d'ouvriers, il s'adresse au premier compagnon, qui les lui procure par l'intermédiaire du rouleur; s'il a des sujets de mécontentement, il porte sa plainte au même dignitaire, chargé aussi, en cas de griefs de l'ouvrier, d'amener une conciliation. Si un maître se montre par trop évidemment brutal et exigeant vis-à-vis de ses ouvriers, la société à laquelle ils sont affiliés cesse de lui en fournir, et il doit alors s'adresser à une autre, laquelle, si les mêmes circonstances se reproduisent, usera, elle aussi, du même procédé. En cas de dissidences persistantes et très-graves, les diverses sociétés s'entendent et vont quelquefois jusqu'à mettre la maison d'un maître en interdit. Temporaire ou définitive, cette mesure, qui est prononcée comme une véritable condamnation, porte au patron, qui en est l'objet, un dommage facile à apprécier.
L'interdiction a été, sous le régime des corporations, l'arme de guerre la plus puissante et la plus efficace entre les mains des ouvriers contre les maîtres tentés d'abuser des privilèges de la maîtrise V Elle a rendu, à cette époque, des services incontestables. Son usage aujourd'hui serait, à la rigueur, susceptible d'entraîner des abus graves, mais il est extrêmement rare. Le compagnonnage est plus que circonspect dans ses interdits ; ils sont sa raison ultime et désespérée. Dans toutes les occasions oii le désaccord se manifeste, les premiers compagnons, juges du conflit, doivent, avant tout, suivant l'expression naïvement loyale d'Agricol Perdiguier, « tâcher de contenter tout le monde. »
L'instruction professionnelle est l'objet de la plus vive sollicitude du compagnonnage. Pour féconder le voyage traditionnel, il a ses écoles, où il fait connaître aux jeunes ouvriers toutes les
* On damnait la boutique d'un maître; on damnait une ville entière et les maîtres venaient bientôt négocier la levée de l'interdit.
méthodes et les met en rapport avec les meilleurs maîtres. On peut citer à Paris, ou dans les environs, six écoles où le trait, qui comprend le dessin linéaire et le tracé des coupes de bois, est enseigné moyennant une légère rétribution, par quelques compagnons habiles à démontrer. Beaucoup d'autres villes possèdent des cours analogues , véritables écoles mutuelles de science et de fraternité, et, en outre, sortes de petits musées industriels.
Les sentiments les mieux entendus d'humanité président au système des secours. Le nouvel arrivant trouve, devant lui, une assistance multiple ; le travail lui est assuré et le crédit luimême, s'il manque de ressources ou s'il est très-endetté sans inconduite. Les secours le suivent au besoin de ville en ville jusqu'au lieu de sa destination. S'il tombe malade, on le soigne, on le veille à domicile, ou bien on le visite à l'hôpital, en lui apportant tout ce qui peut lui être utile; parfois on lui assure une subvention de cinquante centimes par jour, qui lui est remise en masse à sa sortie. S'il est mis en prison pour une cause non flétrissante, on fait pour lui tout ce que l'on peut faire ^ dit encore l'historien ou plutôt le révélateur du compagnonnage. Quand il meurt, la société tout entière assiste aux funérailles et en prend les frais à sa charge. Au bout d'un an, un service commémoratif est célébré en son honneur.
Les modes divers de funérailles mériteraient une description particulière. Le corps, porté en général à l'épaule par quatre ou six membres de la société; l'apposition sur le cercueil de deux cannes en croix, d'un compas et d'une équerre entrelacés, et surtout des couleurs de l'association ; l'éloge du défunt prononcé par un de ses frères; une courte et belle prière à « l'Être suprême ; » enfin la mystérieuse guillebrette^ ou accolade funéraire, tels sont les usages communs aux divers corps. Chez certains enfants de maître Jacques, lorsque le cercueil est descendu dans la fosse, un compagnon y descend aussi, et se couche sur le mort; puis un linceul les recouvre l'un et l'autre et les dérobe à tous les yeux. Alors on entend des lamentations souterraines, dont les intonations, réglées sur un rhytme, ont un sens caché. L'assemblée tout entière répond par d'autres lamentations, en souvenir de la cérémonie du même genre accomplie