PARTIE I, CHAPITRE
et de déterminer, pour chaque région explorée, la nature des privations auxquelles il fallait être habituellement soumis, pour être classé au nombre des indigents. L'indigence étant essentiellement, nous l'avons vu, un fait de relation et de contraste, et par rapport aux indigents de contrées diverses comparés entre eux, et par rapport aux indigents d'une même région comparés l'un avec l'autre, un terme général de comparaison est à peu près introuvable.
Recueilhr des documents plus ou moins exacts sur un nombre d'hommes déterminé que trop souvent, à volonté et suivant le but, on décrète indigents ; établir ensuite des chiffres moyens, telle est la méthode la plus commune et, dans cet ordre de recherches, la plus défectueuse aussi. C'est au moyen de cette méthode qu'on en était arrivé à énoncer, par exemple, que le rapport des indigents à la population générale était de 1 à 6 en Angleterre ; de 1 à 20 en Allemagne ; de 1 à 25 en France, tandis qu'il n'eût été que de 4 à 35 en Espagne ; de 1 à 40 en Turquie, de 1 à 100 en Russie, c'est-à-dire à faire une énonciation sans valeur réelle, car, oii est le niveau auquel on rapportait toutes les inégalités?... C'est au moyen de la même méthode qu'aidé de l'esprit de système , on en était venu à conclure que la Russie avec ses serfs \ que la Turquie dont les populations courbées sous l'esclavage et le fatalisme sont certainement les plus misérables de l'Europe, que l'Espagne d'il y a vingt-cinq ans avec sa population clair-semée sur un sol en friche ou à peine cultivé, population paresseuse et ignorante, sans activité et sans vigueur, plus dévote, on l'a dit, souvent que
^ Depuis que ces lignes ont été écrites, des travaux tout à fait considérables, les livres de M. Le Play, ont envisagé la situation des populations orientales et notamment de la Russie sous un aspect auquel nous étions bien peu habitués en France, et il paraît certain qu'il faut beaucoup rabattre des opinions qui avaient cours chez nous sur la misère matérielle des paysans russes. Quant au régime de contrainte auquel ces populations devaient plusieurs avantages spéciaux, nous ne pouvons que dire avec M. Le Play lui-même « lorsque, grâce à l'impulsion donnée par l'abrogation de ce régime, plusieurs peuples modernes se sont élevés à un degré de puissance et de richesse que les peuples d'ancien régime n'ont jamais connu; lorsque nous voyons les Russes abroger les institutions qui conjuraient efficacement l'invasion de la pauvreté, il serait évidemment peu judicieux de combattre chez nous le paupérisme en restaurant partiellement le régime qu'ils ont condamné.» {La Réforme sociale en France, t IL p. 11.)
religieuse •, étaient plus riches en éléments de bonheur et de perfection morale, et par conséquent sans doute plus avancées en civilisation que l'Angleterre , les Pays-Bas , la Suisse , la France et l'Allemagne ; comme s'il y avait à proprement parler des pauvres, là où tout le monde est pauvre ! et comme si l'application aux pays privilégiés de la zone blanche de l'échelle suivie pour la zone sombre ^, ne relèverait pas aussitôt un nombre d'indigents bien autre encore dans la première que dans la seconde î C'est enfin au moyen des mêmes procédés de calculs que nous avions vu faire solennellement un procès en forme à l'industrie et au travail, choquer les idées le plus généralement admises, nier la civilisation et le progrès, le progrès auquel, on l'a fait remarquer souvent depuis, les nations ne sont pas plus fatalement vouées qu'elles ne le sont à la décadence, mais qui, en fait, a été jusqu'ici l'apanage des plus éclairées et des plus libres.
Gardons-nous bien d'une pareille méthode et ne cherchons pas à compter ce qui échappe, au moins quant à présent, à la science des nombres ^. Ici, comme ailleurs, plus qu'ailleurs
* De pareils traits ne peuvent plus s'appliquer à l'Espagne qui se révèle depuis quelque temps et qui inaugure à travers des secousses qu'on dirait imposées à tous les peuples qui se rajeunissent une ère nouvelle et autrement féconde.
2 Tableaux de M. le vicomte Villeneuve de Bargemont.
Dans chacune de nos contrées occidentales, il y aune misère officielle, c'est-à-dire officiellement secourue, c'est celle-là surtout qni a servi de base aux calculs pessimistes qui nous occupent. Or, tel qui vient ici se faire inscrire sur les listes de secours est beaucoup moins misérable que tel autre qui, ailleurs, se passe de secours, parce (|ue les secours n'existent pas, du moins comme organisation administrative. Tout service de secours publics augmentera non -seulement en réalité et à la longue, comme nous le verrons plus tard, mais même visiblement et immédiatement, le nombre des pauvres.
^ Avons-nous besoin de dire que la seule chose incriminée ici c'est cet esprit de système, de déductions hâtives, d'opinions préconçues qui accompagne trop souvent les recherches statisticiues et non ces recherches elles-mêmes, lesquelles, lorsqu'elles s'apuieronl sur des séries de faits suffisantes substitueront seules dans tant de matières la réalité des choses aux hypothèses à priori si fort en usage parmi nous. C'est la juste réprobation de ces hyi>othèses qui a donné lieu dans ces derniers temps à « la méthode expérimentale » qui rejette absolument le procédé synthétique des moyennes même dans ce qu'il a de relativement et d'actuellement bon, et qui veut ramener l'observation des faits à la monograi)liie, c'est-à-dire à l'élude faite isolément et d'après nature (voir l'ouvrage si remarcjuable d'ailleurs et si profondément curieux de M. Le Play, sur les Ouvriers européens, les substantielles monographies qui l'ont suivi, publiées par la société internalionah des études pratiques d'économie sociale et lesconclusions qu'a tiré du tout l'ouvrage déjà cité, la lléformc sociale en France,— 18G4). Pour la recherche des faits sociaux, la vérité — nous l'avouons, — nous semble être entre ces