PARTIE II, CHAPITRE III
entre Vergèze et Mits^ dans le Languedoc, à laquelle prirent part les tailleurs de pierre des deux sociétés rivales appelés de vingt lieues à la ronde ; divers combats importants à Nantes, à Grenoble, à Blois, à Auxerre, à Bordeaux, le plus récent en 1851 * dans la banlieue de cette dernière ville, se racontent aussi avec les plus grands détails dans les sociétés de compagnons. Les chansons les plus sauvages ont été trop longtemps l'accompagnement ordinaire de ces récits, lamentables iliades de chaque devoir. La barbarie inepte de ces chansons de guerre semble avoir donné son dernier mot dans l'abominable refrain :
Mangeons le foie de quatre chiens dévorants, Tranchons la tête d'un aspirant
Le verset assez connu :
Tous ces gavots infâmes Iront dans les enfers Brûler dedans les flammes Comme des Lucifers....
fait partie d'une chanson qui remonte au seizième siècle.
Deux usages dont chacun a son bon côté, ont été les occasions les plus fréquentes des combats de société à société. Nous voulons parler de la conduite en règle et du concours. Quand un compagnon aimé et estimé quitte une ville, tous les membres de sa société se réunissent et l'accompagnent en témoignage d'affection, et pour lui faire en une sorte de cérémonie fraternelle les adieux du corps. Le rouleur marche en tête avec lui, portant au bout de sa canne, sur l'épaule, le sac de voyage ; les autres compagnons, parés de leurs insignes, suivent à quelques pas sur deux rangs et en colonne ; un d'entre eux entame en marchant la chanson du départ; les autres en répètent le refrain en chœur. A une certaine distance de la ville, la troupe s'arrête ; les cannes sont rangées symétriquement, et la cérémonie de la séparation commence avec ses démonstrations mystérieuses et ses rites divers suivant les devoirs. C'est ce qu'on appelle la Guillebrette. Dans tous les cas, on porte la santé du partant, on s'embrasse avec effusion, et quand le signal a été donné, le voya-
I! y a eu aussi une rixe de quelque importance en 1854.
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geur s'éloigne seul pendant que ses camarades reprennent le chemin de la ville. Dans ces adieux collectifs, dans cette conduite qui, chose touchante, a son pendant, nous l'avons vu, quand le compagnon est porté à sa dernière demeure ; dans'ce mystère puéril sans doute, mais inoffensif, et où domine après tout l'idée symbolique de la famille, il n'y aurait guère à reprendre, si les rixes n'étaient si souvent venues terminer fatalement la journée. Quelquefois, en effet, deux conduites de devoirs différents se rencontrent fortuitement sur le même terrain : occasion presque inévitable de querelles. Il arrivait même autrefois, lorsqu'une conduite avait été réglée, que les compagnons d'un devoir ennemi improvisaient une fausse conduite, et s'en allaient à la rencontre de la colonne rentrante, bien armés pour l'agression : alors la bataille s'engageait avec fureur, et le nécrologe du compagnonnage comptait une page de plus. Aujourd'hui, les conduites sont moins fréquentes ; certains corps les ont même complètement abandonnées, et se font les adieux chez la mère la veille du départ. Elles ne sont cependant pas incompatibles, comme on pourrait le croire, avec l'usage de plus en plus fréquent chez les ouvriers des voitures publiques et des chemins de fer. Souvent, en effet, le partant, lorsque la guillebrette est terminée et la société rentrée en ville, y rentre à son tour pour prendre le soir ou le lendemain le moyen de transport, qui est dans ses convenances personnelles. Plusieurs corps font la conduite simplement jusqu'aux gares.
Quand deux sociétés rivales ont établi leur devoir dans la même ville, il est bien rare qu'elles puissent y rester en paix. Celle dont l'établissement est le plus ancien, veut à tout prix y conserver le monopole des travaux de la profession ; alors la guerre éclate. Les disputes et les querelles ne produisent naturellement aucun résultat décisif sur les prétentions également obstinées des deux parties, mais il reste un dernier moyen de trancher la question, c'est de jouer la ville, c'est-à-dire le droit d'y séjourner et d'y exploiter exclusivement les travaux. Un sujet de concours est alors choisi ; chaque société fait appel à un ou plusieurs do ses membres les plus habiles ; on nomme un jury composé d'arbitres consciencieux et compétents, d'anciens compagnons réputés intègres et choisis indistinctement dans