PARTIE II, CHAPITRE III
les divers devoirs, quelquefois même des maîtres de l'art, étrangers à toute société ; et alors, sous la sanction d'une sentence sans appel, sous l'appréhension, non-seulement de l'expulsion, mais de la honte, recommencent ces efforts du vieux chef-d'œuvre de la maîtrise, dont le principe d'émulation, s'il était seul en cause, pourrait faire sortir un puissant stimulant au perfectionnement industriel. Le jugement prononcé au milieu de la plus fiévreuse attente, le parti vaincu n'a plus qu'à s'éloigner immédiatement, à moins qu'il n'ait été stipulé qu'il aura la faculté de rester en payant aux vainqueurs une somme déterminée d'avance. La décision, avons-nous dit, est en dernier ressort et sans appel. Malheureusement, il n'est pas de loi sans appel pour la violence, et de nouvelles batailles sont souvent venues méconnaître l'autorité souveraine du jury professionnel. La mise au concours, en 1720, de la ville de Lyon, entre les tailleurs de pierre compagnons étrangers et les compagnons passants du même état, est le fait le plus célèbre de ce genre. Lyon avait été joué pour cent ans, et pendant cent ans, le pacte tut religieusement observé ; aucun compagnon passant ne mit le pied sur le domaine de ses rivaux. A l'expiration de la durée de ce long exil, la lutte recommença meurtrière; la question n'est pas encore vidée. La possession de Marseille, en 1808, et celle de Montpellier, en 1823, donnèrent lieu pareillement à des concours très-curieux par les incidents du défi, mais finalement à de déplorables violences.
En dehors du principe de justice et de liberté individuelle qui veut que chacun puisse travailler partout où le travail s'offre à lui, les concours ont contre eux, non-seulement les bouleversements et les crises dont ils sont l'inévitable cause, mais les frais énormes qu'ils entraînent et la honte insensée, mais indélébile, qui s'attache aux auteurs de l'œuvre déclarée inférieure, quel que soit du reste le mérite relatif de cette œuvre.
Les combats en corps, vrais duels en troupe, où le bâton n'est pas moins meurtrier que l'épée, deviennent de plus en plus rares, et on peut espérer que leur ère sanglante est terminée. Mais ce n'est pas seulement de société à société que cette lutte sans nom se poursuit depuis des siècles , elle descend jusqu'aux individus par la fameuse coutume du topage. Quand deux com-
pagnoDs se rencontrent sur une route, à une vingtaine de pas l'un de l'autre, ils s'arrêtent, prennent une attitude particulière, et s'adressent à haute voix les demandes et réponses suivantes : Tope ! — Tope ! — Quelle vocation?... — Charpentier, et vous, le pays?... — Tailleur de pierre. — Compagnon?... — Oui, le pays, et v-ous?... — Compagnon aussi. Alors ils se demandent à quel devoir ils appartiennent. S'ils sont du même devoir, ils se donnent la main et boivent à la même gourde ; dans le cas contraire, ils ne veulent ni Tun ni l'autre céder le pas, et des paroles agressives, ils en arrivent bientôt aux coups. Le topage était très-louable dans l'origine, car il n'avait pour but que de permettre aux ouvriers de se reconnaître en voyage : complètement transformé, en imitation d'un des plus anciens usages de la chevalerie errante, il n'est aujourd'hui qu'un des plus détestables legs de la barbarie.
Le sentiment de haine instinctive qui provoquait les rixes était vraiment incroyable ; il ne cédait à aucune considération. Le cri du sang lui-même n'était pas assez fort pour le dominer. La partie la plus éloquente peut-être de l'œuvre si profondément humaine d'Agricol Perdiguier est celle où il raconte, le cœur frémissant, comment il fut témoin d'une rencontre entre deux frères qui ne s'étaient pas vus depuis longues années, et qui sans se connaître, en vinrent à une lutte dont le dénoùment faillit être irrémédiable. Les rixes individuelles, elles aussi, sont du reste devenues beaucoup moins fréquentes dans ces derniers temps. L'expansion des lumières, l'adoucissement des mœurs, la transformation des moyens de locomotion, et aussi les efforts persévérants d'un certain nombre de compagnons intelligents, ont amené ce résultat. Agricol Perdiguier, qui a consacré sa vie à l'idée de la réconciliation des diverses sectes du compagnonnage, peut revendiquer la pluslarge part des améliorations obtenues. Il y a peu d'années, cependant, les préventions ridicules et les haines séculaires n'étaient pas entièrement éteintes, et tous les compagnons du tour de France n'étaient pas prêts à se tendre la main. La paix était dans la rue, sans doute, et sur le grand chemin aussi, mais la concorde et la tolérance étaient loin de régner encore dans les esprits. On demeurait stupéfait, en interrogeant des compagnons même très-éclairés, de voir