‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 134 sur 254 · PARTIE II, CHAPITRE 111. 2ol · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAPITRE 111. 2ol

jusqu'à quel point étaient vivaces, sinon ces haines sanguinaires d'autrefois, du moins les idées absurdes de mépris, de dédain, de prétendue infériorité de tel ou tel corps, que de vieilles traditions ont léguées à la génération présente. L'aristocratie de l'équerre et du compas était loin d'être absolument vaincue ; elle avait déposé ses armes, mais elle avait gardé ses prétentions. Du haut de l'antique édifice du devoir de Salomon, le tailleur de pierre ou le menuisier voulaient bien consentir à ne plus déchoir dans une lutte, par exemple, contre l'ouvrier boulanger; mais pour eux, ce rude enfant d'une profession où des fatigues excessives sont journellement endurées, ne paraissait pas devoir être digne de bien longtemps du glorieux titre de compagnon. Aujourd'hui, les préjugés hostiles disparaissent, et le souci des réformateurs du compagnonnage peut se porter sur d'autres points ^

Il en est de même en général, croyons-nous, de la question des aspirants, laquelle a été longtemps la seconde et grave souillure du compagnonnage.

« Ce qui aggravait sensiblement le régime des maîtrises, a dit M. Blanqui, c'est que les tyrans sortaient du sein des ateliers et se montraient impitoyables, en raison même de Torigine qui leur était commune avec les apprentis. » Comment pouvait-il se faire que cette tendance anti-fraternelle, si saillante à l'époque des corporations, encore à l'époque présente, trop remarquée chez l'ouvrier libre, devenu chef d'atelier, chez l'artisan parvenu à faire travailler pour son compte ceux qui étaient hier ses camarades de travail pour le compte d'autrui, fut si générale dans

< Le 7 février 1861, à Paris, à la barrière de Sèvres, une même fête donnée par un des corps du compagnonnage réunissait pour la première fois des compagnons de tous les devoirs. Pour la première fois « le bâtiment et la panification ne faisaient qu'un. » A. Perdiguier {Siècle du 7 janvier 1862) a eu raison de considérer cette réunion comme un fait notable. Quand un tel exemple de concorde qui, du reste, depuis 1861, se produit tous les ans à Paris, sera suivi partout, celui qu'on a appelé « le Fénelon des travailleurs » pourra regarder son œuvre avec quelque fierté. A. Lyon, du reste, en 1863, il fut accompagné à la gare du chemin de fer par des compagnons de tous les devoirs dont un seul, appartenant au même devoir que lui, portait une canne en précédant le cortège. Les idées se retrouvent dans les faits les plus insignifiants Dans cet infime détail d'un gavot précédant avec sa canne des dévorants, marchant sans aucun attribut, il y a simplement l'indice d'un progrès inouï pour l'ancien compagnonnage.

une classe qui, pourtant, mieux que toutes les autres, devrait comprendre les avantages de la cohésion? Comment se faisait-il que les ouvriers reçus se montrassent d'ordinaire si durs et si capricieux vis-à-vis des aspirants, des simples affiliés? Que voulaient dire ces réceptions d'aspirants dont un des membres les plus intelligents de la société de l'f/mon, M. Moreau, donnait une description si étrange dans son opuscule de la Réforme des abus du compagnonnage, et contre lesquelles, dans une consciencieuse étude publiée en 1853, M. Simon, de Nantes, s'élève avec tant de raison * ? Pourquoi ces détestables sobriquets, le fléau des renards, la terreur des renards, portés avec un sot orgueil par certains compagnons?... Pourquoi y avait-il des corps qui, dans leurs réunions et dans leurs fêtes, croyaient déroger s'ils ne forçaient leurs aspirants à faire bande à part, et qui, pour le travail, leur réservaient toujours ce qu'ils appelaient les « broussailles, » c'est-à-dire la campagne si la ville était préférée, le poste enfin dont personne ne voulait? Quelle signification morale n'auraient pas fini par avoir ces ententes si compactes contre les exigences des maîtres entre des ouvriers se montrant eux-mêmes aussi despotes que possible vis-à-vis de leurs frères plus jeunes et plus inexpérimentés 1 II est très-loin sans doute d'être démontré qu'il faille bannir de l'industrie toute espèce de classification et de hiérarchie ; le principe d'égaUté ne demande pas le nivellement absolu ; mais ce que la raison exige aussi bien que la justice, c'est que la domination et l'exclusivisme brutal que l'on veut secouer chez les autres, on n'en arbore pas soi-même le drapeau. Ces notions, maintenant, sont infiniment mieux comprises.

Nous sommes arrivés au terme de cette étude, et nous devons conclure :

Lorsqu'on n'a étudié que superficiellement le compagnonnage, lorsqu'on s'est contenté de jeter un coup d'œil général sur ces rudes et étranges aspects, sur ses préjugés et ses vices beaucoup plus saillants au premier abord que ses avantages et

• Ces deux opuscules, les livres de M. Perdiyuier et (luehjues brochures publiées par des compagnonset s'adressant exclupivemenl aux compagnons, forment à peu près toute la bibliographie du compaj^uonnage.

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