‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 135 sur 254 · PARTIE II, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAPITRE III

ses vertus, on est tenté de dire : Le compagnonnage n'a plus de raison d'être; il est désormais une anomalie véritable. Forme rudimentaire essayée par l'instinct fraternel, il doit aller rejoindre toutes les institutions du moyen âge, nées en même temps que lui des entrailles d'une société pour jamais couchée dans les nécropoles de l'histoire. Il doit faire place à des institutions plus jeunes et plus appropriées à nos mœurs. Quel est par ce temps de chemins de fer et de vertigineuses entreprises, le sens de ce tour de France traditionnel, de ces lentes pérégrinations de ville en ville, d'atelier en atelier?... Quel rapport enfin ont avec le monde dans lequel nous vivons, toutes ces coutumes gothiques dont rient les indifférents et les oisifs, dont s'alarment les circonspects et les timides?... C'est ainsi que l'anachronisme d'une vieille enveloppe, c'est ainsi que l'étrangeté des pratiques d'un autre âge discréditent dans l'opinion du plus grand nombre un des types les plus remarquables d'association que nous ait légués le passé pour en faire profiter l'avenir.

Assurance réciproque, instruction professionnelle * et moralisation, ces trois mots qui résument le but essentiel et collectif du compagnonnage, ce but qui se dégage des traditions d'une mythologie surannée, qui domine le mysticisme confus et la superstition séculaire, seraient-ils cependant devenus vides de sens; ne répondraient -ils pas à des besoins actuels et aussi impérieux que jamais dans la classe ouvrière?... Aujourd'hui sans doute, il n'y a plus de fraudes à combattre, plus de maîtres absolus et exclusifs des professions, plus de grands chemins sans sécurité ni de villes inhospitalières ; mais il y a encore l'isolement funeste, l'individualisme énervant ; il y a pour le jeune

' Les Ouvriers des Deux Mondes, publiés sous l'impulsion de M. Le Play, rapportent qu'à Paris seulement ou dans les environs, on peut citer six écoles de trait ouvertes par des compagnons habiles à démontrer, et qui se tiennent pendant l'hiver, le soir, de six à dix heures. Sans parler de l'école impériale de dessin, qui comprend trois cents élèves et forme à la fois des artistes et des ouvriers, la ville de Paris compte douze écoles de dessin subventionnées par elle. Mais ici ce n'est pas trop de tous les efforts réunis. Uu des résultats les plus saillants et les plus fâcheux en effet, constatés par la dernière enquête de la chambre de commerce (Paris 1864), c'est l'insuffisance de l'enseignement professionnel non-seulement de l'homme, mais de lenfant lui-même. Le nombre des apprentis recensés est presque insignifiant par rapport à l'ensembre des ouvriers... Est-ce que la propagation et le perfectionnement des écoles du compagnonnage ne pourraient pas contribuer pour leur part à combler cette lacune?

ouvrier et les difficultés de la recherche du travail et les dangers de la vie errante au moment surtout où les passions rendent cette vie dangereuse ; il y a enfin la nécessité d'une pression morale, autant que d'une protection fraternelle. Les transformations de la société moderne, la vapeur et les nouveaux modes de transport, la grande industrie et les progrès du travail, ne rendent nullement sans objet, au moins dans ses parties organiques, cette forte institution du compagnonnage plus ignorée et plus méconnue que les institutions les plus étrangères à notre pays et à notre temps. Si l'ouvrier des grands centres et surtout de Paris, si les travailleurs de certaines grandes usines peuvent à la rigueur se passer de voyager pour s'instruire, s'ils peuvent acquérir, sans déplacement, les connaissances professionnelles indispensables, il n'en est pas de même partout ^ Bien longtemps encore, dans nos villes secondaires et dans les campagnes, lorsqu'un jeune ouvrier aura fini son apprentissage, il sera obligé pour se perfectionner et pour acquérir, dans son état, crédit et confiance, de parcourir les cités importantes et d'y travailler successivement dans les ateliers de sa profession ^. Ce n'est certainement pas, remarquons-le en passant, l'influence absorbante de Paris et l'habitude de plus en plus répandue en province des commandes dans les fabriques parisiennes qui contribuera à donner aux petits ateliers locaux une activité suffisante pour que l'ouvrier, ayant la possibilité d'y acquérir l'habileté pratique nécessaire, ne soit plus soumis à l'obligation d'aller se former au dehors ^ Interrogez au surplus les cadres du

< M. Le Play {Réforme sociale), tout en voulâlit que l'apprentissage de la profession se fasse surtout dans la famille, demande qu'il soit complété dans des voyages d'études. Tout le monde reconnaissant ce complément comme indispensable, nous ne voyons vraiment pas en quoi un cadre constitué en vue de la protection à assurer aux ouvriers voyageurs pourrait avoir ainsi subitement [)erdu toute son utilité.

2 Nous avons dit, page , que, momentanément au moins, ce nombre diminue quebiue jieu. M. Perdiguier, cependant, ne voit pas que cette décroissance soit extrêmement forte.

3 II y a bien peu de villages en France où il n'y ait pas encore aujourd'hui au moins un compagnon dont le (ils, dont l'apprenti alimentera sans doute le compagnonnage; qui, en outre, prêche l'afliliation par ses conseils et par les avantages qu'il en a retirés lui-même, par les leçons professionnelles qu'il est en état de donner autour de lui. Celle expression, l'aposlohit du compagnonnage, revient souvent sous la plume de M. Perdiguier. — Dans le tour de France il voit se former à la fois l'ouvrier et l'homme.

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