PARTIE 11, CHAPITRE III
compagnonnage; supputez une à une ces vingt-cinq ou trente mille jeunes recrues, appartenant à plus de trente corps d'état qui le renouvellent chaque année, de telle sorte que même aujourd'hui oii il semble subir tout au moins un temps d'arrêt, cent mille ouvriers au moins, soldats de l'industrie, désormais imprégnés de l'esprit de corps et de la discipline du soldat, passent tous les trois ans sous sa filière ; dénombrez le compagnonnage et vous verrez si une telle institution est près de s'és'éteindre, si elle n'est pas douée au contraire, sauf transformation, de la vitalité la plus énergique : dénombrez le compagnonnage et vous acquerrez la certitude de sa vitalité ; étudiez ses effets sur l'ouvrier, et son utilité morale vous sera également démontrée.
Une vie extérieure, jusqu'à un certain point réglée, des obligations diverses nécessitant quelque empire sur soi-même, la foi dans une tradition reçue, la soumission à la surveillance exercée par des pairs, le respect pour les pratiques et les secrets de la société, le dévouement filial pour la mère, un certain enthousiasme pour les choses oîi l'intérêt n'est pas en jeu : voilà un ensemble d'habitudes et de sentiments d'un ordre élevé qu'on chercherait vainement chez des ouvriers complètement isolés et qui offrent au travailleur comme à la société tout entière les plus précieuses garanties. Il résulte même des témoignagnes tout récents de plusieurs chefs d'atelier de Paris, que ceux de leurs ouvriers qui sont compagnons, se distinguent habituellement par une conduite plus régulière, et par une plus grande assiduité au travail. Leurs rapports avec les maîtres sont plus empreints de convenance et de dignité personnelle, et il est bien rare notamment que, suivant les tendances tracassières de beaucoup d'autres ouvriers, ils aient des discussions à porter devantlesconseils des prud'hommes ' ; on pourrait ajouter qu'ils sont souvent plus habiles.
Les bureaux de renseignements communiquant tous ensemble dans un certain rayon, la répartition des ouvriers suivant les besoins du travail peut enfin se faire dans les conditions les plus
* Voir les Ouvriers des Deux Mondes, par la société internationale des études pratiques d'économie sociale, 2"= livraison, 1858.
favorables aux industriels et aux travailleurs eux-mêmes *. La rareté des bras et Félévation des salaires, qui en est nécessairement la conséquence, sont en effet évitées, et, par la connaissance des points où le travail est demandé, ^ le chômage est prévenu.
Quant aux appréhensions que certaines personnes pourraient concevoir relativement à la sécurité publique, en considérant une association aussi vaste et aussi disciplinée que le compagnonnage, il est certain que ces appréhensions ne sont pas sans fondement si on se place au seul point de vue de la logique et des conséquences qui peuvent à la rigueur résulter dans des circonstances données d'un fait déterminé; mais les choses se présentent sous un tout autre jour si on se borne à rechercher, non ce qui serait possible absolument, mais ce qui a lieu en réalité. L'histoire de ces dernières années est là pour affirmer la complète innocuité du compagnonnage sur le terrain des affaires publiques ; les questions d'ordre spéculatif lui sont même, c'est un fait, demeurées à peu près étrangères. C'est ce qu'ont bien reconnu tous les gouvernements qui se sont succédé parmi nous, et il n'en est aucun qui Tait poursuivi d'inutiles et de dangereuses rigueurs.
Tels sont donc les effets du compagnonnage actuel; que ne pourrait-on espérer du compagnonnage transformé?...
On a vu dans le cours de ce travail les points principaux de cette transformation nécessaire. En première ligne et avant tout, avons-nous besoin de parler des querelles de corps et des luttes fratricides! Ces luttes et ces querelles n'étaient pas seulement
' Beaucoup d'entrepreneurs qui ne trouvent pas dans les ouvriers isolés les garanties que leur oiïraient les ouvriers compagnons, regrettent beaucoup raffaiblissement actuel (lu compagnonnage.
Quant aux professions qui lui sont toujours restées étrangères (rimprimerie, par exemple), on sait les plaintes portées de tous côtés contre les ouvriers qui voyagent pour chercher du travail, contre les nomades, « désespoir des patrons et des ouvriers; rangés. » M. J. Dolfus a été félicité en plein Corps législatif (19 janvier 1864) d'en avoir débarrassé Mulhouse en les hébergeant et en leur faisant prendre l'engagement « de ne plus revenir. » (-roit-on que ces hommes produiraient dans les ateliers cet effet démoralisant s'ils avaient à compter avec la discipline tutélaire du compagnonnage ?
2 « Il y a des hommes pour chaque genre de travail, et s'il faut, pour une œuvre savante, un ouvrier hors ligne, on le fait venir de deux cents lieues, si on ne peut le tirer de plus près. » A. Perdiguier.