PARTIE II, CHAPITRE III
barbares et inhumaines? Elles étaient un non-sens et une absurdité ; elles ont souillé longtemps, elles déshonoreraient aujourd'hui la classe ouvrière. Ceux-là sont bien ses plus mortels ennemis qui ne réagiraient pas de toutes leurs forces contre les rivalités et les préventions desquelles si souvent sont sorties les batailles. La paix est du reste aujourd'hui généralement consentie, mais la paix, c'est trop peu, il faut encore l'amour; il faut que la froideur et l'indifférence qui, malgré quelques exemples de réunion avec raison très-remarques, ont succédé à la haine et aux scissions d'autrefois, soient elles-mêmes remplacées par la sympathie fraternelle. Cela est-il possible avec l'organisation actuelle et la division des devoirs? L'harmonie dans de telles conditions est-elle réalisable?...
Les règlements mystérieux, spéciaux à chaque société, ont eu leur utilité propre. Qui pourrait nier de quel progrès, à des époques déterminées, le secret a pu être la source pour telle ou telle grande idée sociale ou religieuse? Qui soutiendrait qu'aucune vérité importante, qu'aucun clément civilisateur n'ont dû leur salut uniquement au mystère qui, jusqu'au moment où le voile a pu être levé, les a dérobés à l'ignorance du vulgaire, au scepticisme ou à la persécution?... Ceci est applicable au compagnonnage. Il a été un temps où l'initiation, — dont le but défini ou inconscient fut toujours, dans toutes les associations mystérieuses, d'effectuer symboliquement, après épreuve, la résurrection morale du vieil homme, — a pu exercer une influence salutaire sur les masses peu éclairées. Mais aujourd'hui que par les progrès des lumières et de la civilisation le peuple s'est fait homme; aujourd'hui que les idées n'ont plus besoin pour germer de l'abri des catacombes; aujourd'hui que la vérité sociale peut se manifester sans symboles, pourquoi toutes ces formes mystiques, inoffensives à vrai dire en elles-mêmes et simplement puériles, mais dont l'effet est de prolonger les rivalités en maintenant des classifications sans but appréciable?... Quant à nous, nous verrions tomber tous les devoirs avec leurs formes vermoulues, leurs rites et leurs mystères surannés ; nous verrions crouler tous ces usages bizarres dont la pensée profonde et la mystérieuse grandeur ont disparu ou ne sont plus comprises; nous verrions toutes les fractions du compagnonnage confon-
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dues en une seule association réciproque, fière sans doute de son passé, mais ne rompant plus en visière avec notre temps, que nous trouverions encore là le compagnonnage, le compagnonnage réhabilité, transfiguré, doué d'une force et d'une illustration nouvelles. Il faudrait, du reste, bien peu connaître l'esprit de l'institution pour espérer que deux des fractions dont elle se compose consentiront jamais à se fractionner dans la troisième ; on ne supprime pas ainsi des passions qui furent aussi vigoureuses. Le drapeau de maître Jacques ne s'effacera jamais devant celui de Salomon : les sectateurs de Salomon ou de Soubise ne reconnaîtront jamais la suprématie même nominale de maître Jacques. Il n'est pas de congrès qui puisse jamais amener un pareil résultat. Les discussions que révèlent encore aujourd'hui sur le mérite des usages de tel ou tel corps les écrits des meilleurs, des plus éclairés parmi les compagnons, le prouvent surabondamment. C'est donc à de vastes associations complètement désintéressées dans ces discussions éternelles et ayant laissé de côté les fausses légendes et les traditions inutiles qu'il est réservé de comprendre dans une large et impersonnelle solidarité, les membres épars des diverses sociétés de compagnons.
Le jour où nos sociétés de secours mutuels seront parvenues à étendre leur sphère d'action, à former un immense réseau pouvant embrasser sans distinction de lieu tous les travailleurs du pays ; le jour où les relations de ces sociétés entre elles seront établies et où le sociétaire voyageant aura la possibilité de trouver, dans une ville et une société lointaines, l'aide et la protection qu'il éfurait reçues de l'association dont il est membre ; le jour enfin où le secours, en cas de maladie, ne sera qu'un des objets poursuivis par les sociétés mutuelles, où le travail et l'instruction pi'ofessiounelle pourront aussi entrer dans leur programme complété ; ce jour-là un grand pas aura été fait vers la transformation défiuitive du compagnonnage. De ce jour seulement datera pour lui une ère réellement féconde. De ce jour il aura rompu sans retour avec les abus de son passé ; de ce jour il aura compris et revêtu l'esprit moderne *.
• On lira peut-être avec quelque intérêt la lettre suivante, adressée à l'auteur, après