PARTIE II, CHAPITRE V
on voit quel est l'idéal du Times : des souscripteurs, sans aucun lien entre eux, allant verser des primes dans une caisse bien solide et en recevant des intérêts bien garantis ; la destruction complète, en un mot, des sociétés d'amis dont le titre même, titre si excellent qu'il vaut peut-être mieux que notre dénomination française de sociétés de secours mutuels, serait désormais un non-sens. Beaucoup de personnes en France croient, du reste, ^que tel est précisément le caractère de la mutualité anglaise, et la commission supérieure des sociétés françaises avec laquelle nous avons le regret de ne pas nous trouver d'accord sur ce point, parlait dans son rapport de 1856, de ces « opérations tontinières oîi chacun ne voit que la proportion entre le risque et le gain, la cotisation et l'indemnité fournie ; » dans son rapport de 1861, « de ces vastes caisses oiî chacun va chercher l'intérêt de ce qu'il a apporté suivant un calcul exact de ses chances et de ses sacrifices, sans souci de ses coassociés qu'il ne connaît pas, qu'il ne verra jamais et qui ne sont pour lui que des intéressés dans une même spéculation. « Si les vœux évidents du Times s'étaient accomplis et si le bill proposé par M, Gladstone avait porté aux Friendly societies le coup que beaucoup de leurs amis redoutaient pour elles, le tableau qui précède eut pu représenter des choses réelles ; mais les aspirations mêmes dont cet état de choses est l'objet, la couleur des détails que nous venons de donner et l'atmosphère de chaude cordialité dans laquelle est entraîné un instant le lecteur qui les voit passer sous ses yeux, prouvent que dans la grande majorité des cas il n'en est pas encore ainsi.
Quant à nous, nous ne voyons l'idéal des Friendly societies, ni dans des tontines impersonnelles, ni dans des réunions purement philanthropiques et charitables, et où la prévoyance ne serait pas assise sur des bases certaines. Nous le voyons dans des sociétés combinant ces deux éléments : l'échange amical de services, le dévouement et la fraternité, d'une part ; l'organisation rationnelle, financière et scientifique , d'autre part.
Nous croyons si peu, avec le Times^ ces deux ordres d'idées inconciliables, que nous pouvons les lui montrer presque conciliés déjà, et cela dans des milliers de sociétés françaises de se- I. 21
cours mutuels * . Ces dernières ont certainement beaucoup à apprendre des agrégations anglaises pour l'énergie des efforis^, rétendue du sacrifice, la mise en œuvre de tel ou tel détail de la prévoycUice ; pour le sentiment plus invinciblement acquis que chez tout autre peuple européen ^, de la responsabilité personnelle, pour la conviction que dans toutes les positions de la vie le bien-être, la sécurité dépendent du travail, de la prudence, de l'épargne de chacun, et non d'une force humaine, d'une assistance étrangère quelconque ; pour la pratique, enfin, de réunions tout à fait libres, et cependant sans ombrage possible à donner à l'État. Mais nos sociétés aussi peuvent fournir aux Friendly societies une notion plus exacte de la solidarité morale qui doit exister entre tous les sociétaires, du souci de la société tout entière pour l'honneur de chaque membre, de l'union des classes qui doit résulter de l'admission de membres honoraires apportant, non pas de l'argent, mais des exemples, des conseils, de salutaires contacts. Nos sociétés apprendront aussi à leurs sœurs d'Angleterre que des hommes peuvent se réunir une fois par an dans une fête de bonne et salutaire camaraderie, sans que la caisse sociale en soit atteinte, sans que le cœur des amis de la prévoyance ouvrière soit contristé, sans que l'association amicale se transforme déplorablement en un club de boissons, sans que la poursuite des jouissances communes ne prime trop souvent la recherche commune de l'amélioration morale et matérielle de tous. A leur école, làFriencHysociety cessera d'être un club de plaisir, mais elle deviendra tout à fait un club d'amitié et d'assurances mutuelles ; et peutêtre le Times, qui la verra fonctionner sous cette forme définitive et sans les rameaux parasites dont il voulait avec raison la débarrasser, la préférera alors même à la compagnie d'assurances kl mieux pourvue de comptables fidèles et de bureaux expérimentés. Voilà les notions qui des deux côtés
' Les Inhles rie maladie ol de mortalité viendront plus t;ird, nous en somnics sur, mais dès aujourd'hui des hases ralionnelles approximaiives sont adoptées.
2 Nous avons eu occasion de mentionner le chiffre des dépôts dans les caisses d'éparpnc anglaises, près de 1,100 millions à la fm de 1863 pour un chiffre de population qui est a peu près la moitié du uùtro.
^ Les versements spéciaux |)articulièrement.