‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 21 sur 254 · PARTIE I, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAPITRE II

ne poursuivra jamais ce monstrueux résultat. Recommander à la charité de ne pas trop s'abandonner à ses propres émotions * , de s'imposer à elle-même une règle morale, une règle qui puisse diriger ses applications et modérer ses écarts ; proclamer que la raison doit toujours servir de guide à la conduite de l'homme; qu'un secours imprudemment donné peut, pour le faible avantage d'un soulagement passager, accroître dans l'avenir la misère et aggraver les maux dont il a la guérison pour objet, est-ce là de l'inhumanité, de l'insensibilité, de l'égoïsme ^'P Au fond, le langage de la philanthropie et celui de l'économie politique ne sont-ils pas d'accord sur ce point?... N'est-ce pas au surplus en France surtout qu'il convient de tracer des règles à la bienfaisance individuelle?... — « Le Français, a dit un écrivain distingué, qui est en même temps un observateur d'une rare portée^, n'a que deux manières de faire le bien, il le fait avec

< Ce n'est pas d'aujourd'hui que les résultats de la charité mal entendue sont aperçus. Plante, qui écrivait dans le troisième siècle ava^'jt l'ère chrétienne et qui ne faisait guère que copier les comiques grecs, met dans la bouche d'un de ses personnages cette sentence :

De mendico malè merétur qui ei dat quod edat aut quod hihat; nam et illud quod dat perdidit, et illi producit ad vitam miserrimam.

« C'est rendre un mauvais service à un mendiant que de lui donner de quoi manger ou de quoi boire, car on perd ainsi ce qu'on lui donne, et on ne fait que lui prolonger la plus misérable existence. »

2 La science économique ne se contente pas de reconnaître l'utilité de la bienfaisance sainement entendue ; elle constata même qu'elle sera probablement toujours nécessaire, indispensable. Elle sait qu'il y aura toujours dans !es sociétés un certain nombre d'individus incapables, malgré tous les progrès, malgré tous les stimulants donnés à l'énergie individuelle, de s'approprier ou de conserver des valeurs suffisantes pour échapper aux privations qui constituent l'indigence, et dont la subsistance ne pourra être assurée qu'au moyen de valeurs créées par d'autres; elle proteste avec horreur contre un système qui considérerait, impassible, la submersion accidentelle de l'être humain dans les flots d'une misère même occasionnée par sa faute. Elle proclame « que la bienfaisance est le complément obligé des institutions sociales qui garantissent la jouissance exclusive des propriétés à ceux qui les ont acquises par le travail ou par une légitime transmission; qu'au milieu de sociétés où tous les moyens de subsistance sans exception sont des propriétés, ceux qui, ne possédant rien sont en même temps frappés de l'impuissance d'acquérir par le travail, ne pourraient être délaissés que par des populations abruties, privées des sentiments de pitié, de bienveillance, de charité, dont les développements sont l'un des plus heureux eflets et l'un des signes les plus certains d'une véritable civilisation, par des populations qui rétrograderaient rapidement vers la barbarie. » A. Clément, Recherches sur les causes de l'indigence, p. 146.

3 M. Montégut, Revue des Deux-Mondes du 1" novembre 1854.

insouciance ou par sensibilité ; sa charité est sentimentale ou indifférente; elle n'a pas d'idée, pas d'ardeur, pas de persévérance. » On le voit, il n'y a guère, il ne peut y avoir qu'un système sérieux en matière de charité privée *.

Il est loin d'en être de même en ce qui concerne l'assistance dans l'exercice de laquelle intervient la société ; ici, les opinions se heurtent, et, de leur choc, jaillissent les systèmes le plus disparates. L'assistance en question est de deux sortes : « La société, en intervenant dans le soulagement de l'indigence, peut jouer un double rôle : elle peut aspirer seulement à concourir par des dispensations générales ou collectives avec la charité individuelle pour assister ceux qui sont dans le dénûment ; elle peut prétendre à remplacer la charité individuelle en pourvoyant à cette assistance avec les fonds publics et en prélevant à titre d'impôt sur les contribuables, les sommes nécessaires à cette dépense '^. » Dans le premier cas, l'intervention de l'autorité reçoit le nom de charité officielle ; dans le second cas, de charité légale ^.

« Si l'individu a des vertus, dit M. Thiers, dans le rapport que nous avons déjà cité, la société n'en peut-elle pas avoir?... La réponse, suivant nous, n'est pas douteuse. Il ne faut pas voir dans l'Etat un être froid, insensible, sans cœur. L'État, c'est la

< Dans les œuvres bien conçues, a dit M. de Melun, « tout se transforme en récompense à l'activité, appel à l'énergie, |irime .à la prévoyance, efTort pour habituer les jeunes gens à marcher seuls dans la vie, à se passer des secours étrangers, à former eux-mêmes les œuvres et les appuis qui doivent les protéger et les défendre. » Que tout le monde comprenne la charité avec cette hauteur de vue, et il n'est pas un économiste, nous le constaterons souvent, qui n'admette, qui n'invoque la charité comme auxiliaire, qui n'accepte entièrement pour son programme un programme ainsi conçu.

2 De Gérando, De la bienfaisance publique^ t. I, p. 485.

3 Ces dénominations ont été critiquées non sans quelque raison, mais leur adoption esta peu près générale. Il est du reste des écrivains qui n'attachent aucune importance aux diverses distinctions dont les modes de charité peuvent être l'objet. Scion eux, la charité, si volontaire (lu'olle soit, a besoin, jtour produire un effet social, d'être organisée, et, dès lors qu'elle est organisée, elle devient bientôt une chose publique et administrative et se transforme forcément ensuite en charité légale. Aussi, disent-ils sans distinguer et avec !in puhliciste réièbre : « La charité a fait son temps. » Une oi>inion aussi radicale n'est évidemment pas acceptable. La charité individuelle dont le rôle bien compris et transformé doit encore, nous le verrons, être immense, nous semble au contraire pouvoir remplir sa tâche sans exiger d'organisation proprement dite; l'organiser, ce serait même la détruire.

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