PARTIE 1, CHAPITRE II
manière abstraite et politique de considérer la nation. Or, la nation tout entière a un cœur aussi, elle peut avoir des vertus et des vices, des qualités et des défauts. L'histoire a dit que telle nation était spirituelle, pleine de génie, de douceur, de bonté, d'héroïsme ; que telle autre était barbare, avide, lâche, vulgaire dans ses goûts. L'histoire a fait autant de différence entre les nations qu'entre les hommes célèbres qui ont brillé dans leur sein ; elle leur a attribué comme à ces hommes euxmêmes des caractères moraux, attrayants ou repoussants. La collection des membres composant la nation, de même qu'elle peut être intelligente, courageuse, polie, pourra être humaine, bienfaisante, aussi bien que les individus eux-mêmes. Et ce n'est pas une inutilité, une vertu sans application, que la bienfaisance d'une nation. S'il faut, pour soulager la misère, la bienfaisance individuelle, il faut aussi la bienfaisance publique ; car, l'une et l'autre, dans leur plus grande extension, dans leur plus vif élan de bonté, suffiront à peine, non pas à supprimer la misère, mais tout au plus à la diminuer. Il y a des maux isolés, accidentels, auxquels la bienfaisance individuelle est chargée de pourvoir, avec ses mouvements spontanés, imprévus, délicats. Il y a des maux généraux affectant des classes entières, auxquels il faut appliquer la bienfaisance collective et puissante de tous ; c'est-à-dire la bienfaisance de la société elle-même. »
Telle est, admirablement résumée, l'opinion de la plupart des philanthropes ^
Les économistes au contraire ^ soutiennent que, si on entend par la société, non la collection des membres composant la nation (cette collection réunira en effet la somme de toutes les vertus possédées par chacun de ses membres), mais le Gouvernement lui-même, il n'est ni juste, ni moral, ni avantageux de faire exercer la charité par le Gouvernement ; que cela n'est pas même possible, a La charité et la fraternité ne sont, en effet, des vertus que lorsqu'elles sont libres et spontanées chez ceux
^ M. de Lamartine a dit, dans le Conseiller du peuple : « La fraternité et la charité sont-elles des vertus? Oui! — Donc la société elle-même doit exercer ces deux vertus. — Donc la société ne doit pas se désintéresser de ces grands devoirs. »
2 Adam Smith, Ricardo, Malthus, le docteur Ghalmers,Mac-Farlane,Townsend, etc., en Angleterre et en Ecosse, et la plupart des économistes français contemporains.
qui les exercent. La charité légale, et par conséquent forcée, n'est pas une vertu ; c'est un impôt. Or, un sacrifice imposé aux uns en faveur des autres par la contrainte perd évidemment tout caractère de charité ; il n'y a pas là cette réunion de conditions qui peut seule caractériser la charité : une inspiration bienveillante^ suivie, chez celui qui V éprouve^ d'un sacrifice volontaire. » Les économistes ajoutent ' : « Que la bienfaisance publique affaiblit la responsabilité individuelle du pauvre et la sanction qui en résulte, en faisant naître chez lui une attente contraire à cette sanction, contraire à l'enchaînement naturel des causes et des effets, c'est-à-dire au cours naturel des choses; que son effet généra] est donc d'augmenter l'imprévoyance des pauvres, par conséquent de produire Tindigence, la misère, le paupérisme, d'accroître^dans l'avenir les maux qu'elle soulage dans le présent; de rendre enfin de plus en plus malfaisant et incurable le fléau dont elle atténue partiellement les ravages^ ; » qu'en outre, son intervention, loin d'entretenir et de développer les sentiments d'où naît la charité privée, tend sans cesse à les affaiblir et à les effacer en diminuant en apparence leur nécessité, en décourageant les efforts individuels, et en donnant aux suggestions de l'égoïsme des prétextes plausibles. Ils concluent en conséquence que, — question d'opportunité et de politique à part^ — l'État ne doit ni pratiquer la bienfaisance publique, ni intervenir dans l'exercice de la charité privée ^.
Quant à la charité légale proprement dite, et au système inauguré en Angleterre par le célèbre statut de la reine Elisabeth ^, il n'a cessé de produire, jusqu'à ce jour, malgré la loi de
* Les i)aroles qui vont suivre, jjrcsque célèbres aujourd'hui, ont été prises isolément et ont donné lieu aux crituiues les plus acerbes. Nous allons voir avec quels tempéraments elles doivent être entendues ; comment la science elle-même les comprend et veut les a|)pli(|uer.
'^ M. A. Clément cl M-, CherhuWcz {Dictionnaire d'économie politique).
* « Le paupérisme des Flandres provient en grande partie des mesures d'assistance que l'on a prises jtour corriger la misère des contrées. » (Oh. de Brouckère, Rapport du 9 mars 1841 au ministère belge.)
* Du 19 décembre 1601.
La réforme religieuse, en amenant la sécularisation des couvents et des abbayes si nombreuses et si riches en Angleterre, n'augmenta pas, comme on l'a dit, la misère, mais en manifesta l'étendue aux yeux de tous. Les lois pénales les plus rigoureuses contre la mendicité et le vagabondage durent bientôt faire place au système qui con-