PARTIE I, CHAPITRE II
réaction de 4834, des résultats tels que l'enquête sur ce point peut être considérée par tout le monde comme complètement close. Ici, la vérité ressort des faits avec tant d'éclat qu'il est matériellement impossible de la méconnaître, et tout le monde peut conclure hardiment, avec M. Duchâtel \ « que le mécanisme artificiel d'une telle assistance pour les pauvres n'a d'autre effet que de déranger le mécanisme mieux ordonné de la nature ; que la charité légale, dans son imprudence, entreprend une œuvre impossible et détourne de la tâche les ouvriers plus puissants qui pourraient l'accomplir. )> C'est peut-être, du reste, à la lumière éclatante projetée sur des abus sans nombre par cette expérience vraiment gigantesque de charité légale, poursuivie en Angleterre, que les théories de quelques économistes sur la bienfaisance publique doivent un certain caractère de
sacre le droit de l'indigent à l'assistance paroissiale. La Norwége, la Suède, le Danemark, la LivoniC; les Pays-Bas, l'Allemagne, une partie de la Suisse et des États-Unis d'Amérique ; les pays protestants, en un mot, où l'ardeur des réformes universelles a été quelquefois une fièvre, ont aussi adopté une taxe des pauvres.
L'ouvrage du pasteur Naville, couronné par l'Académie des sciences morales et politiques, est devenu classique sur cette matière. Depuis ces cinquante familles de la cité, obligées de vendre leur mobilier pour payer la taxe (singulière munificence que celle dont le mécanisme consiste à ruiner les uns sans enrichir les autres) ; depuis ces procès entre certaines paroisses, lesquels, pour décider du domicile de secours d'un seul indigent, ont souvent coûté plus d'argent qu'il n'en eût fallu pour assister les pauvres de deux paroisses ; depuis ces dilapidations légales jusqu'à ce résultat si étrange ressortant entre mille de l'enquête de 1833 et d'après lequel, dans une seule paroisse, celle de Lunderland, sur 17,009 habitants, 14,000 étaient légalement pauvres, on touche du doigt, l'un après l'autre, dans l'ouvrage de M. Naville, les immenses inconvénients du système anglais.
La taxe {poor rate) a du reste sa raison historique en Angleterre : elle est le résultat et pour ainsi dire comme l'indemnité de la conquête, l'équivalent de la spoliation exercée par le riche contre le pauvre, par l'aristocratie contre le peuple, par le Normand contre le Saxon.
Elle est calculée à raison de 2 fr. et quelquefois de 6 fr. 25 c. par 25 fr. de revenu net sur la propriété foncière. Le bureau de la loi des pauvres {poor law board) comprend parmi ses commissaires le premier lord de la trésorerie et le chancelier de l'Echiquier.
^ De la Charité, 2* partie, ch. i, p. 170.
M. Naville, concluant d'une énorme quantité de faits, a dit sur le même sujet : « Dans tous les pays où ce système s'est enraciné, le nombre et l'indigence des pauvres augmentent sans cesse, la taxe s'accroît progressivement, et quelquefois jusqu'à un degré où elle tarit les sources de la prospérité et anéantit le droit de propriété ; enfin l'excès de la misère et des vexations produit des plaintes, souvent des soulèvements et des crimes qui compromettent l'existence même de la société. ^) {De la Charité légale, p. 40, t. IL)
rudesse et de logique trop absolue. «Pour eux aucune exception, aucune grâce ; au nom des lois sévères de l'économie politique, ils frappent d'anathème tous les établissements de secours publics comme ne pouvant qu'engendrer la misère. La juste sentence à laquelle ne peut échapper la taxe des pauvres, devient à leur tribunal un arrêt universel qui ne rencontre pas un innocent *. »
Taxe des pauvres avec son cortège de collecteurs, de distributeurs, de maisons de travaiP, d'avilissements et d'oppressions, écartée, faut-il donc condammer, au nom des principes, tout exercice de la bienfaisance publique ? Est-il une théorie, une dissertation, une conception idéale quelconque pouvant justifier l'abandon systématisé de ceux qui souffrent? En présence du fléau immense et terrible de la misère, l'État, fut-il convaincu que le soulagement du mal actuel n'est que de peu de prix \ doit-il, au nom d'une abstraction, rester indifférent et immobile? L'assistance sociale n'eût- elle pour résultat que de désarmer l'irritation de la misère par l'intérêt qu'elle lui témoigne et de pourvoir par moment à des besoins criants, est-ce que ce résultat ne serait pas déjà considérable dans une société où le luxe, qui se raffine de plus en plus, côtoie naturellement la pauvreté qui se ressemble toujours à elle-même? Ce contraste qui serre le cœur, bien qu'inévitable, ne s'accuse-t-il pas assez vivement sans qu'on l'aggrave par l'impitoyable application d'une théorie à outrance? Si, s'abstenant pour ne pas multiplier à l'infini la misère, de garantir l'homme contre les suites de ses propres fautes, l'État lui promet seulement appui contre les rigueurs du sort; s'il exerce, en un mot, la bienfaisance à l'égard des cas d'indigence provenant de causes que l'homme ne peut ni empêcher ni prévoir, fera-t-il une chose mauvaise? Pour un incendie, une inondation, pour tel autre de ces risques généraux qui déjouent la prévision et que l'assurance elle-même n'a pu couvrir jusqu'ici, qui pourrait le prétendre? Et quand la
* M. Duchàtel, ut sup., 2" part., ch. i.
2 Workhouse. En 1858, il y en avait 12 à Londres pouvant contenir 12,000 pauvres. Sur 11 décès, dans celte capitale, on en compte un dans les workhouses.
^ Il est de l'intérêt de la société, a dit M. Jules Simon, de n'avoir pas dans son sein une classe d'hommes désespérés.