PARTIE III, CHAPITRE IV
ment ne se mêlât trop des intérêts des société^ amicales : « La disposition, disait-il, qu'ont les classes laborieuses à s'y associer en serait sinon tout à fait éteinte, au moins considérablement ralentie. Les actes passés en 1795 et 1796 ont déjà produit cet effet jusqu'à un certain point, quoiqu'il soit connu que le parlement n'ait été dirigé que par une intention bienveillante et n'ait apporté à ces établissements que de solides garanties. » Les intentions du parlement s'expliquèrent bientôt, on se souvint des abus occasionnés par le laisser-faire absolu, et les défiances disparurent. Les sociétés de la libre Angleterre, loin de se livrer aux préventions irréfléchies, comprirent bien vite qu'il n'était nullement nuisible que l'État veillât de haut à ce que tout se passât régulièrement et à ce que les intérêts des associés ne fussent pas compromis. Aussi le nombre des sociétés d'amis allant réclamer l'enregistrement sans croire rien aliéner de leur indépendance, a-t-il toujours été croissant, nous l'avons vu, depuis le commencement du siècle. Il y a une quinzaine d'années, même, un membre du parlement placé dans les rangs les plus avancés de la Chambre des communes ^ demandait en termes formels « qu'à cause de la grandeur de la question le gouvernement fît acte d'initiative et de tutelle en prenant luimême cette question en main. » Ce vœu a été, il est vrai, tellement dépassé, depuis, que le même membre a dû prendre la défense des sociétés presque menacées par l'initiative de l'État ^; mais on n'en peut pas moins suivre facilement sur la question l'état successif de l'opinion publique en Angleterre, et envier à ce pays la modération dont il ne cesse de faire preuve, modération facilitée du reste par le sentiment plus précis et moins passionné que la pratique séculaire du régime constitutionnel donne à un peuple de la mission réelle de l'État.
En France, où l'association libre essaie à peine ses premiers pas; en France, où l'on est si disposé à attendre en tout l'impulsion du pouvoir, ne serait-ce donc pas rester dans l'abstraction pure , que de désirer pour les sociétés mutuelle un isolement absolu? Loin d'entraver le développement ultérieur de
* M. Roebuck. Séance de la Chambre des communes du 18 juin 1850. 2 Voir page 312
l'institution, toute législation qui, combinant dans une juste mesure l'action gouvernementale et l'action privée se bornera à encourager les sociétés, à les favoriser par des immunités bien entendues, à simplifier pour elles les formalités et les procédures de droit commun, à les doter de certains avantages, à les mettre enfin par des règles et des combinaisons fondamentales à même de toujours tenir les engagements contractés, et d'éviter les mécomptes qui souvent amènent la ruine ; toute législation ainsi comprise ne serait-elle pas pour elles le plus puissant de tous les éléments de progrès?
La liberté ne consistant pas, a à faire ce qu'on veut, mais à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir, et à n'être pas contraint de faire ce que l'on ne doit pas vouloir * ; «pour ce qui n'intéresse que lui, l'indépendance de l'individu étant « de droit, absolue ; » sur son corps et sur son esprit l'individu étant souverain, mais le môme individu étant « justiciable de la société en ce qui concerne les autres ^, » la soumission à telle ou telle règle est loin d'impliquer, dans tous les cas, une privation et même une diminution de réelle liberté ^.
Les majorités, par exemple, ne sont pas, dans tous les cas sans distinction, aptes à juger souverainement et sans appel les affaires sociales. Dans les associations particulières comme dans la société générale, certaines règles fixes doivent, lorsque les intérêts les plus complexes sont en jeu, dominer même les votes éphémères des majorités. Ainsi la dissolution volontaire des sociétés mutuelles et la distribution du capital laborieusement accumulé ne peuvent, au mépris des droits acquis, être soumis à la volonté brutale d'une majorité de circonstance. Sur ce
* Montesquieu.
2 SluartMill. La liberté, p. 18.
3 « Si dans la (^hamhre des communes, disait le Mnrning-Post à propos dubill Gladstone (8 mars 18G4), un des membres se levait et s'avisait de déclarer attentatoire à la lil)crt('> (le l'individu l'ohlijjalion légale de se faire vacciner, nul doute qu'une semblable déclaration ne fût accueillie par des éclats de rire. » Sans que cela rentre non plus dans la catégorie des mesures de protection contre la violence et la fraude, l'État fabrique aussi la monnaie d'or et d'arj^ent, se cliarge du port des lettres, prescrit wn étalon pour les poids et mesures, édicté des lois sur les successions, sur l'exécution des contrats, même quand la fraude n'y est pour rien; il institue en outre des tribunaux civils, fixe le tarif des voitures pnbli(pies, etc., etc. : tout cola dans Vintérêt de la communauté ordonnant pour ainsi dire pour elle-même. Qui peut se plaindre pourtant de toutes ces diminutions de liberté?