PARTIE m, CHAPITRE IV
Une autre critique s'applique à la subvention de l'État, comme ayant le tort grave de donner un caractère charitable à une institution dont le caractère^essentiel est précisément l'exclusion de la charité. «L'aumône organisée, régulière, ne saurait, dit-on, intervenir sans le plus grave inconvénient dans la fondation d'institutions qui ont spécialement pour but de faire naître et de développer la prévoyance. Il faut que l'ouvrier apprenne à compter sur lui-même, sur son travail, sur son économie ; qu'il mette son orgueil et sa gloire à secouer le joug de la misère * . »
Ce reproche est-il fondé ici?. . . Tous ceux qui ont vu de près la formation de sociétés de secours mutuels savent les difficultés qu'elles ont à vaincre au début. L'indifférence des uns, les préjugés des autres; la tendance de ceux-ci à n'entrer dans la société que quand ils la verront fonctionner, que les résultats en seront palpables ; la pénurie réelle de ceux-là, et la difficulté pour eux de payer la somme, relativement considérable, exigée par la plupart des règlements à titre de droit d'entrée, rendent très-laborieux l'enfantement de l'association. La subvention de l'État ajustement pour but, par une allocation une fois donnée, de faciliter ces commencements, de soutenir les sociétés naissantes, de venir en aide à leur faiblesse, de les aider à faire face aux dépenses premières de leur organisation ; mais dès que leur situation est devenue prospère, dès qu'elles peuvent vivre de leurs propres forces , que leurs économies assurent leur avenir, alors ce serait en vain qu'elles compteraient sur la subvention; elles ont, en effet, résolu le problème; la subvention, qui n'est, du reste, qu'un témoignage de la sympathie de l'État, laissant les principes intacts, est réservée à celles qui ont encore à le résoudre.
« Le but de la subvention ne doit jamais être de fournir aux dépenses de la constitution et de l'existence d'une société. Les institutions de prévoyance ne sauraient prospérer qu'à la condition de s'appuyer sur leurs propres forces et de ne compter que sur elles-mêmes. Celles qui ne pourraient se sau\'er qu'avec l'argent de l'État, manqueraient leur but et perdraient immé-
* Rapport de M. Ferrouilhat à l'Assemblée constituante.
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diatement leur caractère *. » Un trop grand nombre de sociétés approuvées auraient eu, nous devons le reconnaître, une funeste tendance à oublier ces principes et à faire entrer régulièrement dans leurs prévisions de recettes annuelles une subvention de l'État. Elles ont été heureusement ramenées à une plus saine compréhension des bases de l'institution par les refus péremptoires que la commission supérieure leur oppose ^ toutes les fois qu'il n'y a pas eu épidémie ou accident exceptionnel, toutes les fois qu'il ne s'agit pas, par un secours opportun, de sauver d'une ruine imméritée une société atteinte par une crise passagère, et il y a aujourd'hui très-peu de demandes de subvention. La presque totalité^ du capital de la dotation des sociétés a donc pu être aifectée, depuis plusieurs années, à la consolidation d'un bon système de pensions de retraites ; et l'on sait que les pensions, tout en étant d'un prix immense pour les classes laborieuses, et tout en constituant une question d'intérêt public et général, ne sont pas une condition essentielle des sociétés m.utuelles. 11 faut remarquer, en outre, que la subvention pour ce dernier objet n'est donnée que proportionnellement aux versements des sociétés elles-mêmes dans la caisse du fonds de retraite. Aider ceux qui s'aident, et seulement ceux-là.
Toujours, au point de vue de l'intervention intempestive de la charité, l'admission des membres honoraires est blâmée , elle aussi. Quant à cette critique, nous croyons maintenant inutile de la discuter longuement; nous avons précédemment montré combien elle a peu de solidité, avec quelle vigueur elle est repoussée par la considération sans réplique des intérêts sociaux les plus élevés; combien il est faux de prétendre que l'admission des membres honoraires change en rien le caractère essentiel de
' Rapport (Je la comm. stip., année 1853, p. 4.
■•* Nous avons mémo romartiuô que les sociétés qui demandent le plus souvent des subventions ne sont pas en réalité ecllcs qui ont été le plus frappées par des aggravations de dépenses (épidémies, etc.) et pour lesquelles une subvention serait justifiée; ce sont simplement les sociétés les plus mal dirigées et les plus éloignées de l'idée de la mutualité sérieuse. Toutes les subventions du monde n'équilibreraient pas la situation de semblables sociétés, qui dégénéreraient bien vite, si on ne les arrêtait sur la pente, en véritables succursales des bureaux de bienfaisance.
3 Voir les cliilTres au rbapitre statistiq\ie, p. 370.