PARTIE I, CHAPITRE III
jugements, et les fausses mesures économiques, et les fautes des gouvernements, et les idées erronées de l'opinion, et les révolutions elles-mêmes. Le vice aussi, et peut-être même le malheur, — si l'on fait toutefois la part toujours si importante du cœur de l'homme et des coups du sort, de la perversité originelle et des accidents de fortune, — peuvent à la rigueur, et sous quelques rapports, être considérés comme les tristes fils de l'ignorance *. Instruisez-vous donc, a-t-on dit aux masses; apprenez l'économie politique, que vous ignorez, a-t-on dit aux publ'icistes et aux gouvernants, à tous ceux dont les actes publics ou privés peuvent contribuer à rendre les autres misérables ; et l'erreur publique, comme l'erreur privée, ira toujours diminuant, et la misère suivra la même décroissance. Vulgariser en un mot la vérité scientifique, c'est résoudre le problème du paupérisme.
Certes, ce système est séduisant et saisissant comme toutes les choses simples ; mais s'il est bon et praticable pour les classes élevées, déjà relativement instruites, et considérées comme devant être les initiatrices des autres classes, le serait-il au même degré s'il s'adressait sans intermédiaire aux classes sans culture? Ne serait-ce pas rester un peu trop dans les abstractions que de considérer l'enseignement économique autrement que comme un acheminement naturel aux autres moyens de prévenir la misera. ^? La société aurait-elle suffisamment rempli son de-
* Le malheur de chacun n'a-t-il pas été quelquefois causé par des crises politiques par exemple et des agitations stériles? ignorance des fondations sérieuses, des voies véritables du progrès. C'est à ce point de vue, et en prenant, on le voit, la filiation de haut, que l'on a pu faire engendrer le malheur par l'ignorance.
2 II est des personnes qui, dans le fond de leur pensée, regardent encore l'ignorance du peuple comme la plus sûre garantie de sa domination, ou tout au moins de sa tranquillité : on ne discute plus cette opinion qui est du reste celle des propriétaires d'esclaves <. Entre les deux autres o;tinions professées en cette matière : l'une qui reconnaît bien tous les grands résultats d'une bonne instruction populaire, mais qui pense que, pour que cette instruction puisse produire les bienfaisants effets qu'on attend d'elle, il faut qu'elle soit précédée ou au moins accompagnée d'améliorations dans la condition économique du peuple; l'autre, qui considère l'instruction comme un moyen direct do soulagement, il n'y a au contraire qu'une confusion apparente. II n'est que trop clair, en effet, que la misère morale ne résume pas tous les côtés de la misère ; mais combien de fois elle en est la cause première !
' « Ingénia studiaque facilius oppresseris, quam revocaris, » a dit Tacite. {In Agricolâ.)
voir, toutes fausses idées d'assistance comme remèdes sérieux écartées, si elle était parvenue à dispenser dans une mesure aussi large que vous voudrez la supposer, les lumières et l'enseignement des vérités sociales?
Tout ceci, en définitive, et hâtons-nous de le dire, n'est qu'un dissentiment de mots. 11 importe peu de constater si c'est l'imprévoyance qui engendre l'ignorance, ou l'ignorance qui proliuil liniprévoyance, quand on est d'accord pour proclamer que le remède cherché ailleurs par tant d'autres se trouve principalement dans l'esprit d'initiative, dans le ressort individuel, dans le principe viviliant et capital de la responsabilité.
Au surplus, l'icnorance des classes pauvres, cette ignorance qui leur fait commettre tant de fautes, qui est chez elles la source dé tant de préjugés, qui leur a fait considérer comme un bienfait par exemple les taxes sur le pain et sur la viande, et ain>i imposer moralement en quelque sorte ces taxes aux gouvernements; cette ignorance qui les a fait quelquefois se prononcer pour le système protecteur et pour tant d'autres causes indirectes de leur malaise, n'est-elle pas chez elles, dans une certaine mesure, un résultat de l'imprévoyance?... Les moyens d'instruction ne sont pas encore aujourd'hui ce qu'ils seront plus tard, demain peut-être; mais cependant il y a progrès, progrès innnense dans l'organisation de ces moyens. Or, voit-on les classes pauvres comprendre, comme elles le devraient, le \)v\\ (11' l'instruction? les voit-on la rechercher pour leurs enrnils, niriiic dans la mesure de leurs forces? La statistique est 1,1 {xuir i. pondre, et pour prouver, une fois de plus, que le premier malheur, «1 le propre de l'ignorance, est d'ignorer même le prix du savoir '.
L'imprévoyance donc, telle est la cause qu'il faut attaquer sous tous ses aspects, car c'est bien elle qui résume toutes les autres. Chacune des habitudes mauvaises qu'elle engendre, la paresse et Tintempérance, le défaut d'économie et le besoin des consommations dispendieuses et improductives % entraîne les
• Kn (raiilrcs trrmos, rédiiriition. « rello école de la volonté, » suivant une belle ex- I pression île M. Haudrillart, doit passer avant rinstniction. Cliauning a dit : « L'exaltation du talent au-dessus <!«> la vertu est la nialédirtion du siècle. »
- D'après M. Roscher (Principes d'Cconnmie politique, t. II, p. 94), pendant qu'en