‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 46 sur 254 · PARTIE I, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAPITRE IV

homme qui n'était pas né privilégié, la Révolution française dut briser indistinctement toutes ces entraves, mais elle ne s'occupa point de leur substituer des liens d'une autre nature. La doctrine de 1789, qui avait surtout la liberté pour objet et qui, suivant l'expression de M. Michel Chevalier ', peut être représentée comme « l'apothéose de l'individu isolé ^, » amena la législation non-seulement à faire abstraction, dans la plupart des cas, de la sociabilité humaine ^, mais encore à lui susciter tous les obstacles possibles. Ces obstacles sont moindres aujourd'hui ; ils existent pourtant.

Quel était cependant le problème? quel est-il encore?...

Élargir la sphère oii l'individu vit absorbé dans la contemplation de ses seuls biens et de ses seuls maux ; étendre sa vue autour de lui ; utiliser, en recueillant des éléments pour ainsi dire moléculaires, les efforts isolés ^ et relativement improductifs ; les utiliser, sans paralyser les mouvements de l'individu, et sans comprimer le ressort individuel ; associer les hommes dans les choses en leur laissant toute indépendance dans leurs actes personnels; combiner en un mot ces deux forces, si puis-

* Journal des Débats du 22 mai 1856.

^ Doctrine reconnaissant pour ses pères naturels J.-J. Rousseau et presque toute l'école philosophique du xviii* siècle et Montesquieu lui-même. Son développement pratique renfermé dans la barbare formule chacun pour soi, chacun chez soi mènerait certainement la société à l'état qu'Hegel a désigné par le nom (VAtomistique, où il n'y aurait plus de cohésion, et partant plus de sécurité pour le corps social, exposé à tomber en poussière à la moindre commotion.

3 II doit être sans doute permis à tous les citoyens de s'assembler, avait dit Chapelier, mais il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s'assembler pour leurs prétendus intérêts communs. Il n'y a plus de corporations dans l'Étal, « il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général.» «Il n'est permis à personne d'inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. » On le voit, la transition de l'individu à la nation, le groupe libre, volontaire, plus fécond mille fois que l'effort individuel, moins dangereux mille fois que l'effort de la collectivité sociale, est complètement nié

■* On connaît la charmante image de l'esprit d'association renfermée dans Vantologie : deux hommes, l'un estropié, l'autre aveugle, s'arrangent pour se secourir mutuellement ; l'aveugie porte l'estropié sur ses épaules et celui-ci le conduit. Dans les Paroles d'un croyant, Lamennais raconte la parabole de ces voyageurs qui, n'ayant pu soulever séparément un rocher qui leur barrait le chemin, purent détourner l'obstacle, en imaginant de réunir leurs efforts. L'idée est aussi vieille qu'elle est simple; sa simplicité et son ancienneté prouvent tout ce qu'il y a de paradoxal à soutenir que l'association individuelle et privée est incompatible avec la société générale.

santés dans rhommc, la personnalité et la sociabilité; les développer et les fortifier l'une par l'autre, au lieu de sacrifier celle-ci à celle-là : telle est la question à résoudre. Protection sans dépendance, sécurité sans abdication, telle est la formule à trouver. Réunir les hommes par un intérêt de même nature, mais pour un objet défini; ne pas chercher, comme dans une école célèbre, Thomogénéité absolue, mais l'homogénéité relative; ne pas absorber l'associé tout entier désormais, momifié dans le cercle étoufîant d'une communauté fantastique et généralement despotique; ne pas confisquer dans une solidarité inéhirtable sa volonté et son moi individuel au profit de l'être social ', mais lui donner la satisfaction définitive de ce moi, qui est la fin nécessaire de ses efforts, et tirer de cette satisfaction même la force d'attraction vers l'association : tels sont les éléments de cette formule.

Les distinctions qui en résultent faites et pratiquées ; la vérité économique une fois établie entre ces deux tendances extrêmes, le socialisme communautaire qui détruit la famille au nom de rhumanité et l'individualisme sans frein qui rend tout effort relativement stérile, placez dans l'État autant d'associations que vous voudrez; que chacune ait même une existence propre et soit une autonomie ; que chacune poursuive le but déterminé qu'elle s'est tracé, et, au lieu d'avoir rien à redouter de cette masse d'intormédiaires, interposés entre l'État et l'individu ^,

• Il est à remarquor (juc les systèmes les plus avancés se rapprochent quelquefois, plus ou moins exiiciement, par certains côtés, des formes suivies par les civilisations les plus arriérées. Dans le grand ouvrage que nous avons cité plusieurs fois et que nous citerons >ouvcnt encore, M. Le Play nous montre l'association, qui est si puissante et SI développée en Uussie, enlaçant tellement l'individu qu'il n'y est jamais en possession de lui-même. La collection de groupes vivant à peu près comme la famille hibliqur, ou la famille ar;d)e de notre Alfjérie, on même la famille chinoise, sous l'aiitorité d'une sorte de patriarche nonmié Storchi, avec jouissance en commun du terram et de SCS fruits, avec participation indi\ise aux subventions et aux^droits d'usage accordés par le seigneur, est la plus frappante de ces formes, qui ont pour effet de faire vivre II personnes sur 12, et queI(pu>rois 19 sur -20, dans une minorité absolue, dont la seule fin est la mon. La société russe offre heureusement des modes d'association plus irréprochables; r.l;rè/c, par exemple, (pie nous aurons occasion de mentionner plus loin, ainsi (pie la Pomocht.

2 Le nombre même des associations sera \\n obstacle opposé au monopole, auquel ma henretisemeni on peut quelquefois arriver par la voie de l'association au grand dén-iment de rmlérel général. Aium l'association des petits capitaux entre eux peut

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