XXII AVANT-PROPOS
effet une tâche qui s'impose au cœur comme à la conscience de tous, ce A cette tâche, le citoyen le plus obscur peut et doit s'associer dans la mesure de ses facultés. Chacun de nos devoirs envers nous-mêmes devient en même temps un devoir envers la société ; c'est dans son sein et à son profit que doit se dépenser toute notre activité, se développer toute notre intelligence et se produire tout ce qu'il y a en nous d'utile et de bon. Renoncer à la société ; se montrer étranger, indifférent à ses intérêts et à ses besoins, c'est renoncer à la vie, c'est déserter la tâche que Dieu nous a confiée *. »
Dans le champ déjà si profondément fouillé où se débat le plus vaste des problèmes ; à ce concours toujours ouvert où le talent n'est pas seul admis, mais où toutes les bonnes volontés trouvent leur place, nous apporterons donc sans crainte un contingent d'observations dû à la fois à une situation qui nous a permis de saisir dans toute leur vérité les choses à décrire, à un goût trèsvif pour l'étude des matières sociales, peut-être aussi à cette émotion que l'on éprouve devant les souffrances des classes ouvrières toutes les fois qu'on en voit de près le tableau.
Tout a été dit, nous le savons, et mieux que nous ne pourrions le dire, sur le paupérisme vu d'ensemble ; le fléau si tristement contemporain de nos grandeurs industrielles doit à 1 3S observateurs et à ses historiens d'avoir été irrévocablement caractérisé et défini. Notre excuse sera d'avoir cherché à rattacher ses faces multiples aux faces beaucoup moins étudiées encore d'une de ces grandes institutions, nées du mouvemeût insensible de la pensée populaire, et dont les éléments mûris par les siècles n'attendent plus de l'esprit moderne qu'une suprême organisation.
Ce serait le déshonneur du temps présent devant l'histoire que de n'avoir pas mis à profit le calme du Forum pour diriger vers la sphère des grandes améhorations pratiques les moyens d'action dont le jeu passionnait naguère encore l'arène publique. Si les systèmes font silence, si le pesant marteau des usines domine à lui seul tous les autres bruits, que les idées écloses en dehors de toute pression de pour ou de colère et investies du rare privilège d'être acceptées par les esprits progressifs comme par les esprits les plus réfractaires au mouvement descendent avec vigueur dans les faits ; que l'individu , artisan non unique, mais désormais principal de ses destinées, cherche en lui-même et
* M. Franck, Destinée humaine.
DE LA r^ EDITION. XXIII
dans l'expansion légitime de sa personnalité la seule force qui puisse lutter avec succès contre les difficultés sociales ; qu'à tous les degrés de l'échelle soient virtuellement proclamés le principe primordial de la responsabilité humaine, la fière et mâle doctrine de la dignité morale et du devoir. Bientôt alors on n'aura plus à se demander laquelle de toutes les théories connues devra résoudre le problème ; le libre essor des activités individuelles, mieux que toutes les combinaisons de la règle, aura produit l'harmonie par l'intérêt mutuel : le problème sera résolu.
S'il reste beaucoup à faire en matière sociale, il reste bien peu à découvrir. Les esprits les plus distingués et les plus dévoués ont sondé avant nous dans tous les sens une partie du terrain que nous devrons explorer à notre tour pour pouvoir conclure. Sur ce terrain, aux voies si incertaines quoique si battues, celui-là cependant pourrait être taxé d'une hardiesse singulière qui prétendrait marcher sans guides et qui, recherchant l'originalité aux dépens sans doute de la justesse, dédaignerait systématiquement l'expérience et les lumières d'autrui. Pour notre part, toutes les fois que nous avons pu appuyer notre opinion d'une opinion vraiment autorisée, nous l'avons fait sans hésitation, « mettant en leurs propres termes et de bonne foy ce que nous avions prins d'autruy, ne le pouvant mieux dire qu'eux*. »
Dans l'élude plus approfondie de notre sujet propre, nous avons marché droit aux choses mêmes, consultant avant tout les faits, explorant les sources, procédant autant que possible par la voie si féconde de l'observation directe.
Pour quelques lecteurs, beaucoup des vérités que nous avons dû énoncer sont dans le domaine courant de la science; mais, en économie politique, le lieu commun pour le savant est malheureusement encore l'inconnu pour la foule. Nous n'avons donc pas reculé devant certaines démonstrations élémentaires, nous efforçant seulement de rester lisible pour ceux qui savent, tout en arrivant à Tévidence pour ceux qui ne savent pas.
Plus d'une fois, par suite de l'étendue de notre cadre, nous avons eu à prendre parti dans des questions très-controversées et à divers égards délicates : nous nous sommes alors rappelé ces paroles de M. L. de Lavergne : « J'approuve complètement les Anglais qui font ce qui leur paraît bon et pratique sans s'inquiéter du système et qui ne craignent ni l'accusation de socialisme,
^ Pierre Charron, De la Sagesse. Préface.