‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 57 sur 254 · PARTIE I, CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAPITRE lY

Quel est l'homme aux illusions rétrospectives assez em^acinées pour songer sérieusement aujourd'hui à faire ce que M. John Stuart-Mill, dans un chapitre remarquable sur cette question, a appelé (( la théorie de la dépendance? » Qui pourrait, méconnaissant toutes nos tendances nouvelles, heurtant de front ce besoin ardent d'égalité qui est le trait caractéristique de l'éman cipation de nos classes ouvrières, songer à rétablir dans notre France moderne une organisation expresse, à titre stable et normal, de la tutelle? S'agit-il même d'un système de protection hiérarchique analogue à celui qui existe en Angleterre? Non, car en Angleterre, il y a eu et il y a encore une aristocratie, pouvoir initiateur autant que modérateur; une aristocratie, qui a toujours cherché le maintien de sa prééminence politique et sociale dans la supériorité de sa moralité et de ses services, qui fait oublier ses privilèges en s'identifiantavec tous les intérêts généraux, en ne se séparant jamais du reste de la nation ; qui ne s'est pas contentée de toujours prendre en main la défense des autres classes, mais môme s'est toujours recrutée des hommes qui surgissaient du sein de ces classes ' . Avonstiques du premier, M. Le Play, accentuant plus vivement ses conclusions, attribue au régime du patronage, qu'il appelle régime des engagements volontaires permanents une place tout à fait prépondérante — et c'est sa création qui est, à vrai dire, le pivot des modifications qu'il propose. — M. Le Play rapporte même qu'une enquête libre opérée dans 86 départements a permis de constater que « les engagements momentanés, le paupérisme et l'antagonisme social se groupent dans certaines localités aussi invariablement que dans d'autres, les engagements permanents, le bien-être et l'harmonie. » (Certes, nous ne pensons pas qu'on ne puisse pas avec M. Le Play, reconnaître que la continuité des bons rapports du chef et de l'ouvrier ne soit une chose désirable entre toutes— et qu'il ne soit même utile au plus haut degré d'encourager par tous les moyens les patrons qui se montrent fermement soucieux d'établir cette continuité. Tout au plus pourrait-on se demander s'il n'accroît pas trop, eu égard à nos mœurs, la mesure du patronage dont il poursuit la constitution, et sous le régime duquel les ouvriers respectant et aimant leurs patrons pourraient « compter qu'une protection affectueuse conjurera en toute éventualité l'effet de leurs vices et de leur imprévoyance » (p. 26, t. II). Un patronage ainsi entendu, et même combiné avec l'ensemble des mesures dont il est du reste inséparable, amènerait-il toujours bien les classes ouvrières à la prévoyance? Auraitil des chances vraiment sérieuses de s'établir parmi nous? Ce qui est certain c'est que M. Le Play déclare renier toute solidarité avec les vieux régimes de la coercition et ne demander qu'à la liberté l'application de ses idées.

< C'est, notons-le en passant, par sa vive intelligence que l'aristocratie anglaise est parvenue à atténuer le relâchement excessif que produirait à la longue le principe de la taxe des pauvres dans les liens dont le maintien est utile entre les classes extrêmes.

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nous jamais eu \ avons-nous surtout rien de semblable en France? Des individualités honorables et honorées, membres épars d'un corps détruit et sur lequel la pierre du tombeau s'est scellée pour rétcrnité, constituent-elles une agrégation sociale? 11 n'était besoin au surplus de prouver à personne combien la condition de l'homme aux prises avec les difficultés de la liberté est supérieure à la condition de l'homme plantureusem.ent nourri et entretenu, mais asservi et vivant comme les animaux à Tengrais, fniyes consumere nati? Il est peu de gens, grâce à Dieu, qui voient encore dans l'esclavage une manière d'organisation du travail garantissant l'entretien du travailleur sa vie durant, moyennant l'effort dont il est capable ; qui pensent que rancienne organisation économique détruite par l'établissement de la liberté en Europe « résolvait heureusement le problème de l'existence matérielle des hommes par le travail obligatoire'^. » Le travail volontaire et l'énergie morale donnent seuls, l'histoire le prouve ^ le véritable bien-être. Mais, quand même

• « En France, a dit M Léon Faucher, l'histoire du pays c'est l'histoire du progrès de In classe moyenne. C'est la classe moyenne qui a émancipé la France avant de la gouverner. Kn Angleterre, ce n'est pas la bourgeoisie, c'est la noblesse qui prend le connnandement du peuple pour le conduire à la liberté. L'adranchissement des communes sous Louis le Gros et la grande charte arrachée à Jean sans Terre, deux faits presque contem[»orains, ne diflêrcnt pas moins dans leurs principes que dans leur conséiiuence. » {Études sur l'Angleterre^ t. 1,V p. 103.)

La valeur politique et sociale de l'aristocratie anglaise a été quelquefois contestée chez nous. On est allé récemment jusqu'à parler « de cette redoutable oligarchie sans foi ni loi. « A cet entraînement inattendu d'un esprit distingué, on peut opposer les plus nombreux témoignages : depuis Montesquieu jusqu'à Tocqueville i)0ur qui un tel palriciat « singularise l'Angleterre au milieu de toutes les nations modernes ; «jusqu'à M. de Muntalembert dans son ouvrage de V Avenir politique de V Angl et e rre ; \im\u' à lord Macaulay enlin (Voir Histoire d'Angleterre), dont l'autorité est si décisive dans de [)areille (pieslions.

Les Anglais s^ont peut-être toujours trop anglais; ce qu'on appelle les idées générales ne joue chez eux (ju'un assez laible rôle mais, •— questions internationales mises à part — on ne peut ([u'admirer les vues profondes et l'indomptable vitalité de leur «aristocratie octogénaire » et désirer autant de libéralisme progressif à nos classes bourgeoises. Des deux côtés du détroit, ceux-là ne sont pas des amis du progrès qui, toutes les fois que leur pays n'est pas absolument en jeu, ne savent pas réagir contre des rivalités qui devraient bien ne plus iipparlonir qu'à l'histoire. Les vraies luttes d'inlluence fécondes— et nécessaires même— entre les deux pays ne sont point, de notre temps, où les place trop souvent l'amour-propre national faisant fausse route.

^ Granier de Cassagn;ic. — Voyage aux Antilles, t. I, p. 1 45.

3 11 y a un vers d'Arist(q)bane qui dit : en mourant l'Alhénien tend encore la main. Xénophon ronst;ile ipie bien longtemps avant lui \.\ masse du peujjlc était pauvre.

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