‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 59 sur 254 · PARTIE I, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAPITRE IV

après s'être usés à son service, ils ne lui procurent plus les mêmes profits, sont des iniquités contre lesquelles protestent tous les sentiments humains. Il serait temps qu'à cet abandon succédât de la part des maîtres une pensée plus généreuse, plus humaine, un patronage qui leur serait au moins aussi profitable que leur égoïsme. C'est ce patronage bien compris, bien exercé qui peut le plus efficacement contribuer à l'amélioration du sort et de la morale des ouvriers. Le pratiquer est donc un des premiers devoirs de tout chef d'établissement industriel. »

(( Aujourd'hui, dit M. Buret * après avoir jeté un coup d'oeil en arrière sur les rapports affectueux créés par l'ancienne organisation des métiers, aujourd'hui la famille industrielle est dissoute. Dans les grandes manufactures, où va s'engloutir la majorité des travailleurs, il n'y a ni apprenti, ni compagnon, ni maître ; il n'y a que des salariés et des administrateurs de capitaux. Du point de vue du capital, l'ouvrier n'est qu'un agent de production, que rien ne distingue des agents mécaniques. Le but est la production la plus abondante et la moins coûteuse ; que les moyens soient des hommes ou des machines, peu importe au chef de manufacture ; il doit employer tous les efforts de son intelUgence pour que ces moyens fassent le plus de besogne au meilleur marché possible.

» Nous faisons appel ici à la sincérité de tous les hommes engagés dans l'exploitation de l'industrie manufacturière; ils avoueront qu'ils ont besoin d'une certaine philanthropie, de quelque sollicitation du cœur, pour s'inquiéter réellement de la situation de leurs nombreux ouvriers ; qu'ils ne les connaissent pas et qu'il ne leur est jamais venu à la pensée qu'ils leur devaient autre chose que le salaire de la journée présente.

» Les ouvriers sont aussi libres de devoirs envers leurs maîtres que ceux-ci le sont envers eux. Ils les considèrent comme des hommes d'une classe différente, opposée et même ennemie. Ils attribuent à la cupidité des maîtres les maux qu'ils se font euxmêmes

» Dans les pays les plus avancés, ils regardent la misère

^ De la misère des classes laborieuses, t. II, p. 47 et suiv.

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comme une oppression, et l'idée de recourir à la force pour s'en affranchir leur est déjà venue. »

Ces témoignages que nous prenons presque au hasard au milieu d'une infinité d'autres de la même nature et de même poids, ces témoignages qui résultent d'enquêtes impartiales et minutieuses, ne portent-ils pas en eux une conclusion décisive? Ne rendent-ils pas tangible la conséquence extrême de la doctrine économique mal entendue d'après laquelle les sentiments moraux effacés comme hors-d'œuvre des rapports entre le capital et le travail, rapports de simple bascule, le travail ne serait absolument qu'une marchandise chère ou bon marché suivant le besoin qu'on en a ou suivant la possibilité de s'en passer ; le salaire, c'est-à-dire la vie de l'ouvrier et de sa famille, qu'une déduction mathématique de la règle de l'offre et de la demande? N'indiquent-ils pas aussi sur quel gouffre passent à pieds joints ceux qui fermant les yeux sur ce qui est, ne sont pas préoccupés du désir de rétablir l'harmonie par de mutuels efforts?"

A coup sûr, depuis ces contestations trop véridiques d'un lamentable état de choses, des progrès notables ont été accomplis dans le sens du rapprochement des deux éléments divisés. En dehors des droits politiques proclamés \ un généreux mouvement s'est manifesté ; d'honorables tentatives ont été pleinement couronnées de succès; la voix des événements d'ailleurs s'était fait entendre impérieuse et irrésistible, il avait bien fallu l'écouter. Mais, si quelques étapes ont été franchies; si de meilleurs rapports ont été créés; si même, sur tel ou tel point de telle ou telle région, le problème a été complètement résolu, le fond des choses ne reste-t-il pas le même, n'y a-t-ilpas toujours juxta-position plutôt qu'équilibre entre les intérêts divers; et l'éloquent appel qu'un des chefs de notre école économique adres-

* Kn malière do pauiicrisme, la liberté, les droits politiques ne sont certes pas un remède universel, on aurait tort de laisser les populations ouvrières s'abuser surce point : — ou peut Irès-bieu concevoir encITel la liberté s'épanouissanl, et la production insuffisante, le salaire avili, l'imprévoyance dissipant même les ressources acquises; — mais, dans la Ibéorie de ce livre (jui fait dépendre principalement les solutions sociales de l'avénement clie/ l'bomme de certaines vertus, on ne peut nier (jue la liberté de la cité, ce soleil cjui récbaulTe les cœurs, ne puisse singulièrement surexciter chez l'ouvrier, pourvu (jue sa vie entière ne se passe pas à disserter au forum, les vertus privées auxquelles surtout il devra son salut.

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