PARTIE I. CHAPITRE IV
sait, il y a vingt-cinq ans, à la bourgeoisie française dans les termes suivants, manquerait-il aujourd'hui, d'opportunité ? « Nous, les apôtres de la fraternité des peuples, nous n'avons pu encore faire pénétrer dans les relations de classe à classe le principe de la fraternité des hommes; nous bourgeois, fils d'affranchis, nous croyons que les prolétaires, fils d'esclaves, sont d'une autre nature que nous. Nous avons encore au fond du cœur un reste de vieux levain païen. Nous ne professons plus avec Aristote, qu'il y a deux natures distinctes : la nature libre et la nature d'esclave ; mais nous faisons tout comme si nous étions nourris de cette doctrine * . »
Il y a vingt-cinq ans que ce cri d'alarme a été poussé, comme il y a vingt-cinq ans M. Yillermé eût la douleur d'entendre dire à un fabricant : « Je fais de l'industrie et non de la philanthropie ; w mais n'est-ce pas hier même qu'un des écrivains les plus distingués d'une revue essentiellement conservatrice disait : « L'industrie a élevé des manufactures et des usines, mais elle n'en a pas rapproché les habitants; au contraire, elle n'a fait que les séparer davantage et semer entre eux la discorde et la haine. C'est là un phénomène effrayant et qu'on ne doit pas se lasser de faire apercevoir. Le travail de l'industrie rassemble dans un même lieu des multitudes innombrables sous le commandement supérieur d'un chef. Ces multitudes sont à la fois libres et dépendantes, c'est-à-dire placées dans la situation la plus fausse où l'homme puisse tomber. Elles ont un maître et n'en ont pas. Aucune relation morale n'unit suffisamment le chef de la manufacture à ses ouvriers. Il n'exerce et n'a le droit d'exercer sur eux aucune surveillance : il ne leur demande d'autre obéissance qu'une obéissance mécanique. Maîtres et serviteurs se voient rarement , ne se fréquentent guère, ne se rencontrent pas aux mêmes lieux, et bien que réunis dans le même espace, ils vivent à peu près isolés. Ont-ils le même Dieu? croient-ils aux mêmes principes? de cette questions, jamais ni les uns ni les autres ne se sont souciés. La seule relation qu'ils aient entre eux est celle de l'argent. Tous les samedis le paiement du salaire établit entre eux un rapport mo-
< Michel Chevalier, Lettres sur l'Amérique du Nord, lettre XII J.
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mentané, et encore la plupart du temps la caisse du maître remplace-t-elle sa personne. Ainsi isolés ils vivent dans le mépris et dans la haine *. »
Il n'est donc que trop vrai, l'antagonisme qui s'étalait il y a peu de temps à ciel ouvert n'a pas en réalité disparu; l'union industrielle a pu être créée çà et là; çà et là a été diminué a cet immense espace qui sépare le « mill-hand » du « mill-lord,» le bras qui représente peut-être la cent millième partie des forces agissantes dans la manufacture du seigneur fabricant qui commandite toutes ces ïorces,'^y)V employeur, enfin de l'employé ; mais l'ensemble de la situation n'a pas changé ^ mais le « travail vivant» (!) est encore trop souvent presque confondu avec le travail mécanique ; mais le lien a besoin d'être fortifié, universalisé, reconnu par tous, comme pouvant seul assurer définitivement la paix sociale *.
* Emile Montégut, Bcuue des Deux -Mondes, \^' mars 1855. Lire aussi sur ce point les études récentes de M. Louis Reybaud sur le Régime des manufactures. « II est temps (le vérifier ce que deviennent entre les mains de l'industrie les auxiliaires que la communauté leur confie... La situation est grave; les hommes prévoyants sont mis en demeure d'y réfléchir. »
2 E llorn dans la préface du crédit populaire de M. Batbie (1863.)
3 L'antagonisme des classes et la nécessité des efforts combinés pour le combattre et arriver à une constitution sociale meilleure, étaient encore constatés avec force en 1864 dans l'un des congrès libres auxquels donne lieu chaque année l'étude des sciences sociales. Cet antagonisme est du reste aussi l'un des points les plus vigoureusement accusés dans la Réforme sociale de M. Le Play (1864.)
* Lue des enquêtes les plus instructives de notre époque, la statistique de l'industrie parisienne, par la Chambre de commerce (1864), conslatequ'à Paris, sur 101,000 fabricants recensés, il n'y en a que 7,492 employant plus de 10 ouvriers; 31,480 employant de 2 à 10 ouvriers ; 62,59tJ emploient 1 ouvrier ou travaillent seuls. Extrême division du travail, (lis|)orsion toujours croissante de l'atelier et surtout absence tout à fait complète de liens entre les ouvriers et les patrons, tels sont depuis que l'industrie a réellement envahi Paris, les tiaWs particuliers qu'elle y offre de plus en plus, traits (jui res^ortonl d'autant plus saillants cpie liiulustrie en général tend à se concentrer ailleurs dans d'immenses ateliers. A Paris, un confectionneur de vêtements qui fait pour 8,:55,0(l() fr.d'aflaires, emploie 4,000 ouvriers ou ouvrières; il n'en reçoit que 100 dans ses ateliers, tout le reste est demeuré dans la ville : de tous ces ouvriers il n'en connaît aucun. Quelle est leur vie ; ipii les assiste moralement? c'est à la Ville à y pourvoir! Ainsi donc isolement jibsolii. A coté de telles conséquences, et bien que cette situation de travail (lomesti(iueail, du reste, suus beaucoup d'autres rapports d'immenses avantages et révèle à certains égards de grands progrès, les essais de patronage qui se propagent peu à peu dans les grandes manufactures constituent, relativement aux liens indispensables entre l'emploijcur et l'employé, un étal de choses dès aujourd'hui incomparablement meilleur. Mais quel argument devons-nous en tirer ici, sinon que le mal