PARTIE I, r.HAPÏTRE IV
nombre d'usines, de manufactures, de chemins de fer, par certaines villes privilégiées et même par quelques communes rurales en dehors de la grande industrie et des agglomérations d'ouvriers. Soyez sûrs que ce qui est cherché par l'immense majorité de ces hommes de bien, ce n'est pas un « respect particulier, » une « soumission plus ou moins déguisée » c'est l'encouragement désintéressé des faibles jusqu'au moment ou devenus forts, ils n'auront plus besoin d'appui. L'association mutuelle, relativement à ses applications modernes est, du reste, encore presque à l'état d'enfance, et l'aide d'hommes habitués à la pratique des affaires, aide sympathiquement offerte, volontairement acceptée, pourra assez longtemps sans doute être fort utile en elle-même dans la série d'opérations quelquefois compliquées qu'entraîne la gestion sociale ^
Wesserling, M. Cunin-Gridaine et M. David Bacot à Sedan, MM. Saladin à Nancy, la fabrique de quincaillerie d'Hérimoncourt (Doubs), les savonneries de Marseille, etc.; en Angleterre une grande usine métallurgique dite Consette-Iron- Works, qui emploie plus de 15,000 ouvriers engagés à l'année, suivant la vieille coutume du Northumberland, offrent sous des formes très-diverses des exemples exceptionnels et admirables de « patronage. » Dans cet ordre, quelques industriels ont même été si loin qu'ils ne sauraient presque être imités sans certains inconvénients, car on conduirait pour ainsi dire l'ouvrier à croire, suivant l'expression de M. Stuart-Mill, « que le devoir des classes supérieures est de penser pour les classes pauvres et de prendre la responsabilité de leur sort, l'ouvrier étant dispensé d'agir par lui-même; n'ayant qu'à faire son travail de chaque jour, à être honnête et religieux; la morale, l'éducation, la religion lui étant fournies par son supérieur, qui aurait soin qu'en retour de son travail et de son attachement, le pupille fût convenablement nourri, vêtu, logé, instruit et même amusé. » Dans une grande manufacture du Midi, celle de Villeneuvette, près de Glermont (Hérault), tous les ouvriers sont logés chez le patron et sont l'objet de soins incessants. Avec moins de regrettable exagération, mais avec une générosité qui n'est tempérée que par le principe fondamental : aider ceux qui s'aident, M. G. Marne, propriétaire de la célèbre imprimerie de Tours a organisé un « patronage » complet pour les ouvriers occupés dans son établissement. Non-seulement les femmes et les enfants de tous les membres des deu« sociétés de secours mutuels qui y fonctionnent reçoivent des soins médicaux et des médicaments gratuits, mais encore, et c'e&t ce qui est vraiment digne d'éloges, M. Mame verse à la caisse des retraites au nom de tous les ouvriers sociétaires employés dans sa maison des sommes proportionnées à la durée de' leur service chez lui. 11 y a là au premier chef une intelligente combinaison de philanthropie et d'intérêt bien entendus. Dans une telle donnée le patron gagne certainement aux engagements stables de ses ouvriers; mais on comprend aussi, et surtout, les avantages de toute nature qu'y trouve l'ouvrier lui-même et dont l'augmentation de sa pension de retraite n'est peut être pas le principal.
* Ce dernier point de vue qui est la réalité des choses, reconnue de tous les hommes sincères, dédaigneux des flatteries faciles, et qui connaissent ce dont ils parlent, ne peut qu'être indiqué ici, mais il se déduira fortement dans la suite de ce livre.
HO DU PAUPERISME.
Nous savons qu'une objection est sans cesse faite à Tintroduction des membres honoraires dans les Sociétés de secours mutuels; cette iutroductioQ, assure-t-on, c'est celle de la charité. Les Sociétés de secours mutuels sont une chose, et les institutions purement charitables une autre chose. Les premières sont l'antipode des secondes. Nous avons trop insisté sur cette distinction fondamentale pour n'être pasplus sensibles que d'autres à cette objection, si elle était fondée : il n'en est rien heureusement, et il n'y apas ici concomittance de deux principes qui s'excluent. Ce que nous voyons, nous, et ce qu'on doit voir dans Tadmission du membre honoraire, ce n'est pas sa cotisation en argent; cette cotisation, — côté complètement secondaire de la question, — nous l'abandonnerions presque avec empressement, si elle n'était pas le moyen matériel de l'admission, et nous voulons absolument, nous ne saurions trop insister sur ce point, qu'elle ne serve jamais qu'aux œuvres spéciales, qui ne sont pas de l'essence de la Société : le paiement des frais d'apprentissage, par exemple, et les secours exceptionnels; la cotisation du membre participant contribuant seule à pourvoir aux engagements obligatoires, à l'indemnité quotidienne en cas de maladie, à la i'ourniture des médicaments, aux frais funéraires. 11 ne faut pas, en effet, que le travailleur soit induit à penser, qu'avec les ressources de son salaire, il est dans l'impossibilité absolue de se prémunirlui-méme contre les éventualités de la vie *, quand, le plus souvent, rien ne justifie une pareille supposition. 11 ne faut pas qu'il prenne l'habitude de ne pas compter sur lui-même, sur son travail, sur son économie, qu'il ne mette pas son orgueil et sa gloire à secouer le joug de la misère. Il ne faut pas non plus que l'intervention de la charité empêche de constituer l'institution sur les bases positives et inébranlables qui font le fond même de l'assurance. L'extrême division des fortunes et le morcellement du soi devant de plus en plus faire entrer dans les Sociétés mutuelles une très-grande partie de la population que toute idée d'aumône éloignerait certainement, toute intervention régulière et organisée de l'aumùne doit être ici impitoyablement
< « Une des plus puissantes causes de démoralisation de la classe ouvrière, a dit le comité (le l'associalion fondée i\ Mulhouse poj/r ia défense du travail national, ce serait \:\ ()t'rMi;isioii où cllt' scimiI de ne pouvoir épargner pour les vieux jours. »
l^ARTIE I, CTÎAPITRE IV. * IH
bannie. Rien de semblable heureusement dans l'admission des membres honoraires, telle que nous la comprenons, telle que nous l'expliquerons plus longuement, dans le cours de ce travail ; n'oubliant jamais qu'il ne faut aider que ceux qui s'aident eux-mêmes, mais fermement convaincu que ceux-là doivent être aidés tant qu'ils sont faibles et puisqu'ils ont déjà fait preuve d'effort.
L'admission, nullement imposée, l'admission discutée d'hommes qui, sans besoins probables, mais avec droit entier de prendre part un jour aux avantages, s'engagent à supporter les charges, et du reste reçoivent souvent dès le début les soins fraternels et l'assistance personnelle ^ ne peut donner d'ombrages véritables dans un état social où l'on ne compte plus les fortunés de la veille, simples salariés du lendemain, et où chaque jour le salarié se transforme lui-même en entrepreneur et en propriétaire. L'institution qui a pour but de faire naître et de développer la prévoyance reste bien et exclusivement une institution de prévoyance et non d'assistance. Les divers avantages stipulés dans l'acte d'association sont toujours « le fruit de l'économie de l'ouvrier, le revenu légitime de son travail, non un secours obtenu de la bonne volonté d'autrui ^. »
Les inconvénients sont donc supprimés et les avantages restent, profonds, immenses, incalculables. L'antagonisme cesse, les classes rivales et les intérêts en lutte se fondent, l'anarchie sociale disparaît ^
< Dans plusieurs sociétés les associés se présentent chez le membre honoraire pour le veiller, comme ils le feraient pour un associé participant.
2 Rapport de la commission supérieure d' encouragement et de surveillance des Sociétés de secours mutuels, année 1854, p. 13.
Cette question est du reste généralement jugée aujourd'hui comme elle doit l'être et il est peu de critiques qui découvrent dans la juxtaposition tout à fait facultative des membres honoraires et participants « un replâtrage, moins que cela un badigeonnage, qui dissimule à peine le vice constitutif de l'édifice que l'on croit raffermir. » (M. Leymarie, Journal des Économistes, décembre 18G0.) En France, en Angleterre, en Belgique, l'opinion contraire est celle de la plupart des hommes de progrès sérieux et pratique. Citons au hasard MM. Odilon-Barrot, Jules Simon, Casimir Périer, le docteur Farr, l'éminent statisticien anglais, etc., etc. On trouvera plus loin l'opinion si exceptionnellement autorisée de MM. Scrahchley et Visschers. On verra aussi, mais ici expérience plus discutable peut-être, et qui n'a sa raison d'être que dans le pays de la taxe, le gouvernement anglais amené bientôt sans doute à faire prendre à chaque paroisse le rôle de membre honoraire collectif.
3 C'est dans une telle donnée qu'on reconnaît doublement vraie cette pensée de
\ 15 1)1 r.MPKRlSME.
Et maintenant, que lui mauquc-t-il donc, à l^institution dont nous dessinons à grands traits les principaux aspects; que lui manque-t-il pour réaliser les diverses conditions que nous avons posées plus haut comme les assises fondamentales du progrès? Elle organise et féconde la prévoyance par l'association; par l'assurance elle lui donne des bases solides; par la fusion des classes elle lui enlève tout caractère exclusif et en fait une puissance de civilisation et de paix. Que lui manque-t-il donc et quelle physionomie nouvelle doit-elle encore nous montrer? Eh! mon Dieu! il ne lui manque plus rien et le tableau est complet; car nous l'avons trouvé çà et là, ce quatrième caractère que doit revêtir le progrès pour mériter ce nom ; ce redressement moral et par conséquent religieux des populations élevant leur cœur et leur esprit vers les régions supérieures.
Oui, le rapprochement des hommes par la réciprocité des services et de l'affection ; les haines éteintes et les préventions adoucies; les traditions de la délicatesse et de la probité maintenues intactes et surexcitées; la solidarité de l'honneur et de la benne conduite dominant même la voix des intérêts; les intérêts de chacun subordonnés aux intérêts d'autrui, car il a bien fallu admettre qu'on accorderait plus souvent aux autres qu'on ne recevrait soi-même, voilà ce que le peuple, voilà ce que toutes les classes trouveront dans les Sociétés de secours mutuels; voilà ce qui aidera tant à la solution 'du problème économique, car la morale, on n'ose presque plus le répéter, est le contraire d'un pliénomène extra-économique * ; voilà enfin ce
Tocqufville : « (le sont les îlssocialions (|iii, chez les peuples démocratiques, doiveut tenir lieu des particuliers puissanîscpie ré},'alilé des conditions a fait disparaître.;» Chez nous l'association devrait donc être plus en honneur qu'en Angleterre.
< Voir sur la conciliation scientilitpie du juste et de l'utile, de l'intérêt et du devoir les ouvrages de MM. llaudrillart. Damelh et Léon Walras, précédés et guidés dans cette voie par M. Droz et M. Dunoyer. On s'est demandé récemment (séance de la Socic'té cV économie politique de mai l8G'j) s'il y a lieu déclasser les économistes en s[iiritualistes et en nialériiilisles. et si «on parle claironienl en économie politique en employant les mots déjà si peu intelligibles en philosophie de spiritualisme et de matérialisme. » Pour heaucoup d'es|irits (pii ne veulent pas cependant confondre des choses distinctes sinon dissemblables et suliallerniser les unes au profit des autres, cette question semblait jugée depuis que J-B. Say et après lui Rossi, Bastiat, etc., avaient si magistralement marqué ce «lu'il fallait prendre aux fondateurs de la science et ce qu'il fallait leur laisser. Si la science de l'observation des faits n'est pas uniquement