PARTIE I, CHAPITRE IV
comme pouvant se transformer en une armée menaçante pour tous les gouvernements qui les laisseront s'organiser; cette appréhension est encore dans l'ordre. Il est des hommes, en effet, qui, conservateurs sans logique, ne comprenant pas que certaines impassibilités frapperaient les classes supérieures d'une véritable déchéance morale, ne voient le salut des sociétés que dans l'immobilité ; qui se persuadent même « que tant que la machine va, il est vraisemblable qu'elle ira toujours et que la patience silencieuse des masses souffrantes est dans le cours invariable des choses ^ » Parmi ces hommes, les timides et les aveugles ne comprennent pas que si on se borne aux palhatifs, sans danger, il est vrai, l'industrie, c'est-à-dire la seule chose puissante et vivante dei'époque, finira par apparaître aux multitudes « comme un fait servant un petit nombre de privilégiés au détriment du plus grand nombre, comme un fait n'ayant d'autre raison d'être que l'acquisition de la richesse pour quelques-uns ^. » Les égoïstes aperçoivent bien la possibilité de cette conviction dans les masses, mais, absorbés qu'ils sont par les intérêts matériels, ils espèrent qu'elle n'entraînera pendant longtemps, sinon toujours, que des colères sourdes et qu'elle ne descendra plus dans les faits. C'est l'histoire de Louis XY voyant de loin la révolution, mais sachant bien qu'il pourra finir sa glorieuse vie en paix.
Toutes ces aberrations individuelles sont donc dans la logique presque normale des passions et des intérêts. Mais qu'une classe tout entière, aussi éclairée que la classe moyenne ne trouve pas dans la saine compréhension de sa situation actuelle, comme de son rôle historique, l'obligation de prendre en main la cause des sociétés de mutualité, de la faire absolument sienne et d'y réahser l'idéal de dévouement et de fraternité qui est leur idéal, c'est ce que nous ne pouvons admettre, c'est ce qui ne sera certainement pas. Envoyer son offrande au bureau de bienfaisance, figurer sur les listes de souscription de la charité, ce n'est pas là avoir l'intelligence des temps présents ; ce n'est pas payer sa dette sociale : cette dette, c'est l'assistance
< Charles de Rémiisat, Revue des Deux-Mondes du l*"" août ,)856. ^ Montégut, Bévue des Deux-Mondes, 1«' mars 1855.
lâO BU PAUPÉRISME.
réelle, la sympathie, l'élan du cœur * ; la communion réelle avec les masses, la démonstration effective enfin, que l'industrie ne représente pas uniquement des intérêts matériels, mais symbolise l'idée morale du travail. Les 80,000 membres honoraires qui constituent actuellement en France l'intervention des classes riches ou aisées dans les sociétés de secours mutuels indiquent, entre autres preuves, le chemin que ces diverses notions ont encore à faire pour être complètes ; mais le germe en est jeté de toute part ^. On s'est demandé ^ si ce ne sont pas
' « Et quand je distribuerais tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, tout cela ne sert de rien. » ( l'* Ép. de saint Paul aux Corinthiens, eh. xiii, v. 3.)
« Dans l'ère de Crishna, vivait un puissant et généreux rajah nommé Kourroun qui chaque matin avant son déjeuner distribuait en aumônes une somme de cent pièces d'or. Il fut tué dans une bataille et entra dans le paradis où il vit des montagnes d'or. Tout cet or est à toi, lui dit un des gardiens de l'éternel séjour, tout ce que tu as distribué en aumônes s'est ainsi multiplié. Le rajah se réjouit du fruit de ses bonnes œuvres, puis bientôt, comme il aviiil faim, il demanda à manger et le gardien lui dit : Si, lorsque tu étais dans ton royaume, tu avais charitablement donné aux pauvres boisson et aliment, tout ce que tu aurais donné se serait ici multiplié comme ton or. Rappelletoi si jamais tu as eu une de ces compatissantes sollicitudes. Le rajah réfléchit tristement en silence, puis enfin répondit : Je me souviens qu'un jour qu'il y avait près de moi un grand hancpiet, un pauvre homme qui avait faim vint à moi et me pria de lui montrer la maison où les convives étaient réunis. Je la lui indiquai du doigt. Eh bien, reprit le gardien, pour la récompense, tu mettras dans ta bouche ce doigt qui a été utile au pauvre et tu ne soufl'riras plus de la faim ni de la soif. » Légende indienne recueillie par M. X. Marmier.)
2 L'intérêt des classes possédantes est évident à tous les points de vue.
Dans la lecture d'un ouvrage déjà cité de M. Cherbuliez, nous avons été vivement frappé de la proposition suivante : « L'action des idées communistes ne saurait être neutralisée que par les idées analogues d'association et de patronage. » Autrefois, continue à peu près l'auteur, l'ouvrier faisait partie d'un groupe social, plus ou moins lyrannique, toujours tutélaire. Aujourd'hui qu'il est afl'ranchi de tout lien, l'ouvrier se trouve en dehors de la société générale, il se trouve désassocié. Tel est le sen's intime, l'explication humanitaire des aspirations communistes. Replongez l'ouvrier dans la vie sociale, donnez-lui des liens, des stimulants, et, beaucoup mieux que par les moyens répressifs, beaucoup mieux même que par des notions scientifiques abstraites, vous lui ferez comprendre l'appropriation individuelle et le néant pour lui de toute subversion violente de l'ordre établi. Resteront toujours les désirs chimériques et les préventions obstinées de quehiues-uns (c'est une conséquence forcée du mouvement éconnniiiiue dos sociétés modernes) ; mais vous aurez enlevé aux communistes leurs véritables chances de succès. Que si le développement providentiel de l'humanité voulait une fusion de plus en [dus étroite des intérêts, vous auriez, par vos associations partielles et permanentes, amené insensiblement sans seroussc, sans phnso de destruction, l'organisation sociale nouvelle.
3 M. Vivien, Études administratives, t. Il, p. 45.