PARTIE 1, CHAPITRE IV
velle. On le voit, les considérations les plus décisives recommandent la mutualité aux classes possédantes.
Quant aux hommes qui ont créé des corps de doctrine, et qui ont envisagé sous tant de faces diverses les questions de rénovation sociale, leurs divergences ne peuvent-elles pas se fondre ici dans un exceptionnel accord?... Quelle est l'école proprement dite qui pourrait récuser la société de secours mutuels?
Serait-ce l'école économique, qui attend, il est vrai, en partie le progrès de l'abolition des entraves fiscales et de l'extension de la production industrielle et agricole, mais qui est l'ennemie de l'intervention de l'État dans les questions d'assistance ; qui préconise avant tout les idées de prévoyance, d'initiative et de responsabilité individuelle ? Non, car les sociétés mutuelles ne reposent que sur ces dernières idées. Réduction certaine, par exemple, après un temps qu'il n'est pas possible de déterminer, des dépenses des hôpitaux et hospices ; peut-être un jour disparition complète de la plupart de ces établissements, elles engendrent des effets qui rentrent essentiellement dans l'ensemble des desiderata de l'économie politique ; aussi ont-elles toujours eu une place des plus brillantes dans le programme économique *.
Serait-ce l'école qui s'est appelée de V économie politique chrétienne'^^ ou l'école purement charitable? Non, car ces écoles,.
< « La rapide extension des sociétés mutuelles produira dans la situation des classes laborieuses l'amélioration la plus considérable qu'il soit possible d'espérer dans les conditions actuelles de notre organisation sociale. » [Dict. d'écon. politique, t. Il, p. 641.) 2 M. de Villeneuve -Bargemont, [Cours d'économie chrétienne.) M. Charles Périn, professeur à l'université de Louvain {De la richesse dans les sociétés chrétiennes); M. l'abbé Corbière, {^économie sociale au point de vue chrétien) ; M. Augustin Cochin, un vrai catholique et un vrai libéral. On pourrait ajouter le père Gratry, qui a dit dans les Sources, p. 182 : « On m'assure que l'économie polilique est un fléau ; moi je dis : c'est le salut des sociétés, » déclaration d'autant plus importante, qu'on professe bien haut dans un camp voisin que tous nos maux viennent « des doctrines anti-sociales, et anti-catholiques de l'économie politique moderne; » (« les plus astucieux menteurs parmi les économistes, sont dans l'impossibilité de le nier; ») « que le paupérisme est partout proportionné précisément au degré suivant lequel la diffusion et la mise en pratique des lumières économiques sont arrivées ; que plus il y a de lumières économiques, plus il y a de misère, plus elle est intense, » que c l'économisme, dont le libre échange patronné avec tant de chaleur par l'Angleterre et les loges maçonniques, dotera bientôt toute l'Europe, est une véri-
elles aussi, sont plus ou moins les adversaires de l'assistance par l'État, qu'elles n'admettent tout au plus que comme un appoint de la charité privée; et leurs plus illustres représentants ont toujours exalté les sociétés de secours mutuels et se sont même placés à la tête du mouvement qui se manifeste aujourd'hui à leur égard '. La mutualité n'est-elle pas en définitive la conciliation la plus naturelle delà charité intelligente et des doctrines économiques ?
Serait-ce cette école qui s'est récemment produite à la suite de deux livres dont le premier est déjà célèbre et qui cherche surtout ses formules dans l'observation directe des faits?... Dans le premier de ces livres, le chef de cette école, en étudiant les diverses formes de la prévoyance, nous avait semblé donner au groupement spontané des populations ouvrières en sociétés de protection réciproque une attention tout-à-fait particulière, et il avait même désigné nominativement les sociétés de secours mutuels comme devant occuper une place considérable dans le régime nouveau. Dans le second ouvrage au contraire^, bien que se comptant par milliers dans chaque région manufacturière de l'Occident, elles ne nous sont plus représentées que comme palliatif à certains maux d'un ordre de choses vicieux, « devant rendre de véritables services aussi longtemps que durera le régime de l'indépendance absolue du patron et de l'ouvrier, » mais ne « pouvant contribuer à l'extinction du paupérisme et devant devenir inutiles dès que ce but sera atteint. »
Ce n'est pas sans un vif regret, disons-le, que nous avons vu un homme dont nous ne partageons pas toutes les idées, mais dont les travaux se distinguent par tant de qualités tout-à-fait exceptionnelles, porter un tei jugement sur notre institution. Ne devons-nous plus cependant le considérer comme un partisan des sociétés .de secoiu's mutuels? nous ne pouvons le penser. Le paupérisme, hélas ! bien que M. Le Play déclare qu'il pourra être détruit comme l'a été l'esclavage ^ n'est pas sans doute ab-
table i»liiie sociale, autrement terrible ^\nc la peste du moyen âge. » (Journal le Monde, du 3 juillet 180 'i.)
• M. de Melun, par exemple.
'T. I,p.380 clsuiv.
3 T. Il, p. 33.