‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 78 sur 254 · PARTIE 1, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PARTIE 1, CHAPITRE V

a été jusqu'à dire qu'elles sont «la prévoyance de l'égoïsme ^; » — elles ont, même par leur côté purement pratique, et abstraction faite des horizons, une tout autre importance, une tout autre efficacité. On ne peut, il est vrai, et c'est là leur seule infériorité peut-être, user des économies faites pour tous les besoins qui se présentent prévus ou non prévus; mais cette disponibilité absolue, là où elle existe, a pour revers la possibilité d'un mauvais emploi. Qu'on mette, du reste, sans cesse l'exemple suivant sous les yeux des ouvriers : avec une somme de 12 à 15 fr. versée dans la caisse d'une société, l'ouvrier malade peut être secouru plusieurs mois ; qu'aurait-il'fait avec la même somme versée à la caisse d'épargne? Quant à la supériorité des sociétés mutuelles, à un point de vue plus élevé, il serait tout à fait surabondant, après ce que nous avons dit dans le chapitre précédent, d'insister sur ce point. L'opinion de Frédéric Bastiat mérite cependant d'être rapportée : « Le but des sociétés de secours mutuels est une répartition sur toutes les époques delà vie des salaires gagnés dans les bons jours. Dans toutes les localités où elles existent, elles ont fait un bien immense. Les associés s'y sentent soutenus parle sentiment de la sécurité, un des plus précieux et des plus consolants qui puisse accompagner l'homme dans son pèlerinage ici-bas. De plus, ils sentent tous leur dépendance réciproque, l'utilité dont ils sont les uns pour les autres; ils comprennent à quel point le bien et le mal de chaque individu ou de chaque profession devient le bien et le mal commun ; ils se rallient autour de quelques cérémonies religieuses, prévues par leurs statuts; enfin ils sont appelés à exercer les uns sur les autres cette surveillance vigilante si propre à inspirer le respect de soi-même, en même temps que le sentiment de la dignité humaine, ce premier et difficile échelon de toute civilisation Grâce à cette surveillance, on

voit disparaître peu à peu l'ivrognerie et la débauche ; car, quel droit aurait au secours de la caisse commune un homme à qui l'on pourrait prouver qu'il s'est volontairement attiré la maladie et le chômage par sa faute, et par suite d'habitudes vicieuses '^ ? »

' M. Mathieu, député au Corps législatif. Discours à Tulle, 1864. ^ Harmonies économiques. Do'a salaires, p 389.

PI PAIPERISME.

La Société philanthropique de Paris, voulant définir d'un seul mot une institution qui lui doit tant, a dit : « C'est une loterie Irès-morale où personne ne regrette la perte de sa mise. Se suffire à soi-même est un rare priviléere ; Fhomme qui sent le besoin d'un appui le cherche dans son semblable ; il reçoit, sans rougir, une part qui lui appi^rtient : le secours de Tassociation dans laquelle il a contribué de ses économies, de ses privations au bien de tous *. »

De l'autre côté de la Manche, quand on compare les membres des sociétés d'amis et les ouvriers qui ont recours aux secours delà paroisse : les premiers résistant à l'influence délétère d'une loi mauvaise, remarquables par la >igueur de leurs sentiments ; les seconds abrutis, dégradés, adonnés aux vices honteux, étalant avec un cynisme sans pareil leur dcgucmllement ; on trouve le contraste si saisissant et si étrange, que d'après le témoignage des écrivains anglais, on aurait peine à croire qu'ils sont nés sur le même sol, et qu'ils puissent se dire fils de la même patrie ^. 11 en est de même en France: et si, dans certains.centres industriels, nous voyons d'un coté des populations restées courageuses et pures, d'un autre et trop souvent, des pères passant la nuit au cabaret, des mères indifférentes à la prostitution de leurs filles, c'est en partie parce que, d'un côté, il y aune association qui refrène, élève ; honore le mariage et les bonnes mœurs ; parce que, de l'autre, il n'y a que l'isolement, sans ce souci de la considération d'autrui, f^iible d'abord, mais croissant ensuite, quand on sait ce qu'elle vaut.

Ainsi, non-seulement les sociétés de secours mutuels assurent à l'ouvrier, par le sacrifice d'une faible partie de son salaire, un secours efficace contre la maladie, la vieillesse, la misère; nonseulement elles le rendent matériellement plus heureux et lui donnent la sécurité d'une situation dont le côté véritablement pénible est non pas l'obligation de travailler, qui est commune à tout le monde, mais l'absolue précarité des ressources, mais encon- tHes !e moralisent par l'esprit de famille qu'elles

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développent chez lui au plus haut point \ l'arrachent à l'isolement et à ses fâcheuses sufî'srestions, lui créent une solidarité d'honneur et de bonne conduite qui Teng-age et lui sert de frein-, le relèvent enfin à ses propres yeux, car c'est dans le fruit de son travail qu'il trouve le soulagement de sa détresse \ S'il est vrai, comme l'a dit M. Léon Faucher ^ que la vie industrielle moderne ait fait brèche à la famille, et s'il faut prendre son parti de voir la \ie des ouvriers comme celle des maîtres avoir deux faces à l'avenir : le foyer domestique et la société ^, quel n'est pas le mérite de ces associations mutuelles qui, devant désormais absorber une partie des sentiments de

' Le nombre des délits prévenus par l'esprit de famille est incalculable. Les fondateurs de l'institution de Mettray, où sont recueillis les enfants jugés en vertu des articles 66 et 67 du Code pénal, MM. de Courteilîe et de Metz, attribuent hautement à l'absence beaucoup trop fréquente de cet esprit de famille la plupart des délits commis par les enfants qui leur sont confiés. Ils se sont donc efforcés de rétablir pour eux la famille ; les ont divisés par familles peu nombreuses, vivant et travaillant ensemble sous la direction du chef de famille et de frères aines, et participant ainsi tous ensemble aux récompenses ou aux peines. La famille tout entière supporte les conséquences de la faute d'un seul. Les plus admirables résultats ont été le fruit de cette idée de solidarité.

2 Dans son livre de la Liberté, M. Emile de Girardin fait remarquer que les charpentiers, qui sont de tous les ouvriers ceux que l'esprit de corporation nnit le plus étroitement, sont aussi ceux qu'on voit le plus rarement s'asseoir sur les bancs de la police correctionnelle et de la cour d'assises ; y rencontrer un charpentier est presque nn fait inoui. Au contraire, les Ouvriers des deux mondes, t. II, p. 188, constatent ce fait que les tailleurs d'habit, qui ne sont généralement unis ni par les liens du compagnonnage ni par ceux de la mutualité ordinaire, sont aussi démoralisés que possible.

La classe la plus imprévoyante et la plus grossière de la population de Londres est certainement celle des cochers de place. Cette classe, qui se compose de quinze mille personnes, était réputée Incurable. On est parvenu, il y a peu de temps, à former une association de secours mutuels entre les cochers de place, « et déjà les femmes et l'-s mères de ces hommes en témoignent beaucoup de joie et la plus vive reconnaissance. '^ (Compte-renda de la troisième session de la conférence des sciences morales en Angleterre, novembre 1859.)

^ « On n'a pas d'exemple, dit M. de Gérando, qu'aucun membre d'une société de prévoyance se soit présenté à nn bureau de bienfaisance. »

Morton Erden déclare qu'il n'a pas connaissance d'un seul exemple d une personne affiliée aux sociétés d'amis (bien que leurs membres appartiennent aux classes inférieures) qui ait jamais profité des secours de la paroisse, et même d'un individu appartenant a la famille d'un membre d'une de ces sociétés qui y ait eu recours.

■♦ Etudes sur l'Angleterre, t. I, p. 343.

* M. Louis Reybaud insiste sur la même pensée dans ses Études sur le régime des manufactures.

l'homme appelé à des devoirs nouveaux, offrent au moins le souvenir, et plus encore, le type agrandi mais exact de la famille! Quoi de plus admirable que ces statuts d'une société fondée au quatorzième siècle \ à Coventry, sous le nom de Sainte- Catherine' s-Gild ?

Si un des membres soufire par incendie, inondation, vol ou autres calamités, l'association lui prêtera de l'argent sans intérêts.

S'il est malade ou inlirme dans sa vieillesse, il sera soutenu relativement à sa condition.

Aucun homme connu pour félonie, homicide, jeu, etc., ne peut être admis.

Si un membre tombe dans une mauvaise conduite, il sera d'abord admonesté, et s'il se montre incorrigible, il sera expulsé.

Ceux qui meurent pauvres, et qui ne peuvent pourvoir à leurs funérailles, sont enterrés aux frais de l'association.

Tel est, au fond, le programme de toutes les sociétés de secours mutuels, tel est l'esprit qui les anime. Et cependant, comme toutes les choses humaines, cette institution, qui sera l'éternel honneur de l'époque qui la propagea, a trouvé des détracteurs.

c( Les institutions de secours, et surtout de retraite, portent en elles-mêmes, a-t-on dit ^, un caractère d'égoïsme et de personnalité contraire à l'esprit de famille. Tout ce qui est versé dans les caisses, au profit du chef de famille eût été plus utilement réservé pour les besoins de la famille même. L'ouvrier assuré d'une retraite créée par les dépôts qu'il aura faits dans ses premières années de force, c'est-à-dire de richesse, n'aura plus besoin de chercher dans la constitution d'une famille la garantie de secours pour sa vieillesse ou de soins pour sa maladie et préférera la vie de débauche ou de désordre. »

Cette objection est-elle sérieuse? Les éventualités qui menacent et les enfants et la femme doivent certainement préoccuper le cher (le la famille, le père, le mari, aussi bien que celles dont il est menacé lui-même; mais économiser pour n'être point à charge à ses enfants et à sa femme, n'est-ce pas

* Sous KdouanI III.

- Une partie des oi)jections que nous allons citer ont été résumées par M. Benoist d'Azy, dans un rapport très-complet présente en I S'il) à l'Assemblée léinslativc. Les retraites et les secours mulnels devant de jdus en plus se combiner, les objections qui les concernent vont être présentées et réfutées simultanément, au moins dans ce qu'elles ont de commun.

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