‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 79 sur 254 · PARTIE I, CHAPITRE V. J · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAPITRE V. J

encore économiser pour eux? Qui protège le plus une famille ouvrière de la misère ? Est-ce le salaire du chef ou celui de la femme et des enfants ? La réponse n'est pas douteuse ; c'est le salaire du chef qui subvient aux dépenses pour la plus forte part. La conservation de ce salaire n'est-elle donc pas le meilleur moyen de sauver la famille du dénûment, et n'est-ce pas être utile à cette famille même que de songer à l'avenir et de faire en sorte de ne pas lui être à charge à l'époque où la vieillesse rendra le travail impossible ^ ? N'y a-t-ilpas, d'ailleurs, un certain nombre de sociétés qui admettent déjà les enfants et les femmes, et ne peut-on pas affirmer, que cette admission, qui est aujourd'hui l'exception, sera la règle dans un avenir prochain?

M. Michel Chevalier répond, en outre, sur ce point, que les caisses de secours et de retraite ne reçoivent que les épargnes réservées à leur intention, et qui probablement sans elles eussent été dépensées. L'ouvrier vieilli est à la charge de ses enfants, et le respect pour la vieillesse se maintient difficilement là où il faut que chacun se prive pour un vieillard. Si, au contraire, le vieillard apporte, par sa pension, un revenu fixe dans le ménage, il apparaîtra aux siens comme une véritable providence, et le sentiment de famille, loin d'être fâcheusement atteint, s'en trouvera vivifié. L'objection subsisterait au surplus si l'ouvrier plaçait toutes ses épargnes à fonds perdus dans une caisse destinée à lui payer, à lui tout seul, une pension viagère ; elle n'a plus d'application lorsqu'il prélève une faible portion de son salaire pour s'assurer, lui et sa famille, contre la misère où le jetterait une cessation forcée de travail.

On dit encore : les sociétés de secours mutuels favorisent l'imprévoyance comme toute assurance en général. Il n'est pas

' Oq peut lire à ce sujet un très-intéressant article de M. de Barante {Annales de la Charité, de janvier 184G) en réponse à des objections présentées par M. de Lamartine devant l'Assemblée générale des trois conseils de l'agriculture, du commerce et des manufactures. M. de Lamartine avait dit : m Si vous renfermez dans une institution l'égoïsme en principe, vous aurez pour résultats inévitables dans les conséquences tous les vices, toutes les erreurs, tous les désordres de l'égoïsme. » Évidemment un pareil anathème, applicable à certains genres de tontines, ne pouvait s'adresser aux sociétés de secours mutuels, ni même aux pensions viagères. « 11 ne dépend ni du raisonnement ni de la volonté, fit observer M. de Barante, d'exclure au nom d'un principe tout autre principe qni subsiste en même temps et qui a aussi une action nécessaire. »

ivl. de Barante a fondé la Société de secours mutuels de Thiers.

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bou que l'ouvrier puisse compter sur l'assistance en cas de détresse ; il y a dans la certitude du secours une sorte d'émoussement de l'activité individuelle. L'homme dont la maison est assurée prend moins de précaution contre l'incendie que celui qui court le risque de tout perdre en cas de sinistre. Il en est de même pour celui qui est assuré de soins médicaux et de secours en cas de maladie, il soigne moins sa santé, d'autre part, il s'écoute trop quand il est indisposé. Loin que les sociétés de secours mutuels soient le moyen le plus sûr d'améliorer la situation de la classe ouvrière, ce qu'il faut souhaiter, c'est que l'ouvrier puisse un jour n'avoir plus besoin de tendre la main à une société quelconque et qu'il n'existe plus pour lui qu'une seule institution de prévoyance : la caisse d'épargne.

Est-il difficile de répondre sur ces divers points : vous argumentez absolument comme s'il était question de l'assistance par autrui, tandis qu'il s'agit ici de l'assistance par soi-même. Quel raisonnement est-ce que celui qui tire de ce qu'on a été prévoyant et soucieux de sa responsabilité à un moment donné l'induction qu'on deviendra par cela même imprévoyant et insouciant plus tard. Il est certain qu'on n'a pas à prévoir ce qu'on a déjà prévu et que l'homme qui a eu le courage et la sagacité de se prémunir contre un risque peut porter sa sollicitude sur un autre point. Mais qui a été prévoyant sera prévoyant; et, à moins que songer perpétuellement à un risque avec la certitude de n'y pouvoir remédier et la volonté de ne pas rechercher le moyen de le faire de peur de trop de quiétude ensuite, ne constitue exclusivement la prévoyance, nous ne pouvons comprendre par quel miracle de subtilité on en arriverait à détourner de prévoir au nom de la prévoyance même ' . Des abus signalés çà et là et possibles ici comme partout ne peuvent prévaloir contre une grande institution, il faut faire la somme des inconvénients et des avantages et puis conclure.

* On a (lit ; «L'assurance universelle contre toute espèce de risque, si elle était autre chose ([u'iine i;to|»ie irréalisable, serait la grande route qui mène à l'insouciance et à la ruine. » A couj» sur, si, moyennant une prime une fois donnée, l'homme pouvait se voir dispensé de tout soin, la conséquence indiquée se produirait bien vite. Mais si, par une série d'actes personnels et répétés, un homme essaie de se garantir de risques divers, nous cherchons vainement en (juoi le moral de cet homme serait atteint.

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