‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 8 sur 254 · PARTIE I, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAPITRE I

la dignité humaines ; telle était la philosophie de ces sociétés * . D'un côté donc, l'homme relégué dans les rangs de l'animalité, sorte d'ustensile vivant enchaîné honteusement à son labeur, sans pouvoir en recueillir le prix ni sortir jamais de son triste sort ; de l'autre, Thomme encore possédant son semblable et son frère comme un corps et une chose, pouvant le tuer ou le vendre sans condition ni merci ; le vendre surtout, car l'esclave était de toutes les denrées la plus échangeable, celle dont le débit était le plus sûr et l'achat le plus facile ; de toutes parts enfin, une lèpre immense enveloppant et dévorant le corps social tout entier ; le corps social, foyer de compression et de haine, jamais de dévouement et d'amour. Tel est, à grands traits, malgré les principes stérilement proclamés par quelques sages dépositaires de l'éternelle idée de justice, malgré des revendications impuissantes et d'ailleurs confuses, tel est le spectacle qu'offre à nos yeux le monde antique. L'oppression de tous au profit du plus petit nombre n'y soulève violemment aucune conscience. La conscience n'existe pas.

Le christianisme arriva, contenant en germe tous les progrès dont la science n'aura plus désormais qu'à trouver la formule,

< A Sparte, l'agriculture elle-même était réputée indigne d'un homme libre; à Thèbes, on n'admettait aux privilèges de citoyen l'homme qui avait exercé une profession laborieuse que dix ans après qu'il avait cessé de le faire; au sein de la démocratique Athènes, un orateur alla jusqu'à proposer un jour de déclarer esclaves publics, tous les hommes libres qui s'étaient abaissés jusqu'à se faire artisans I !

Et cependant, interrogeons-nous : nos mœurs n'ont-elles rien conservé de cette barbarie? Le travail est-il moralement purifié de son antique souillure? La religion et la philosophie l'ont réhabilité sans doute; mais les principes devancent toujours les faits et surtout les mœurs. Le travail a-t-il chez nous la part de considération qui lui est due et qui sera de plus en plus la mesure même de la civilisation? Nous laisserons à sa date cette question mise au concours en 1781 par l'Académie de Madrid : « Prouver que l'exercice des industries utiles n'a rien de déshonorant; » nous n'exhumerons pas non plus ce vieillard imbécile dont parle M. Dunoyer et qui, vers lafm de la Restauration, sollicitait des lettres de relief, pour rehausser sa noblesse dégradée par vingt ans de commerce; mais en dépit de nos prétentions démocratiques, notre expression actuelle de profession libérale n'indique-t-elle pas tout un ordre d'idées? N'a-t-il pas été dit de nos jours, et dans un pays chrétien, ce mot de Nelson : « Le manque de fortune est un crime que je ne peux pas pardonner, » et cet autre de Sidnoy-Smith ; « La pauvreté est infâme en Angleterre. » N'avons-nous donc aucun retour à fuire sur nous-mêmes quand nous nous exaltons contre le turpis egestas et l'infamie antique de la pauvreté et du travail ? Ce n'est pas en un jour, il est vrai, que la raison humaine se redresse après avoir été faussée pendant des siècles.

4 DU PAUPERISME.

et aussitôt la face du monde change. Deux nouvelles lois sont nées, Vimiverselle charité * n'est plus seulement un vœu philosophique ; elle est devenue le devoir de chacun. Le travail n'est plus une chose vile, il est réhabilité et glorifié ; pour la foi nouvelle il est le premier de tous les commandements. Les faits ne marchent pas comme les idées ; les progrès effectifs n'entrent pas dans les institutions par la seule brèche des doctrines. Quelque condamné que soit l'établissement servile, il ne disparaît pas absolument et tout d'un coup dans les vieilles sociétés, mais l'humanité est dès lors émancipée, l'esclavage sous toutes ses formes a été atteint au cœur, et dès lors on peut voir successivement les barrières s'abaisser, les hiérarchies invincibles s'effondrer, l'homme devenir partout l'égal de l'homme. Nul n'entendra plus nier son droit d'arriver à la propriété, c'est-à-dire à la liberté^.

L'esprit de conquête n'était donc pas tout à fait vaincu ; la liberté n'avait pas complètement triomphé de l'esprit d'exclusion et de caste. Le travail, déclaré libre sur les tables de la loi promulguée, le travail maintenant glorifié mais non point encore affranchi, n'avait en réalité échappé à l'esclavage que pour tomber dans le monopole. Le moyen âge, et même la phase historique qui le suit, nous le montrent concédé comme un privilège et non reconnu comme un droit. « Le droit de travailler » est devenu un droit royal que le prince peut vendre et que les » sujets doivent acheter ^ » Un abîme sépare l'artisan et le pauvre ; le salaire est pour ce dernier une presque impossibilité. La servitude s'est aggravée, car elle s'est transformée en misère. La corporation industrielle et commerçante exclut impitoyablement de l'exploitation de son industrie et de son commerce celui qui n'est pas parvenu à se faire agréger à sa communauté ; à ce prix elle accepte sa propre sujétion et se place, sans sentir tout le poids du joug, sous la tutelle de quiconque

' Caritas gcneris hnmani de Cicéroii.

2 Progrès gitMiilesque, point de départ du i)rot;rès moderne. Le fruit naturel de la propriété, c'est la liberté civile, c'est plus tard la liberté politique. Un pbilosophe allemand a déliui la propriété : la réalisation du droit propre de chacun; c'est pour lui le couronnement de la liberté individuelle.

3 Ëditde TurL'ot, de février 177G.

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