PARTIE I, CHAPITRE V
d'obsenations \ on pouvait d'abord opposer un fait absolument contemporain : a Lors des événements de Lyon, une fermentation sourde régnait à Nantes pai'mi les ouvriers, et en ce moment-là même se montait une machine à vapeur pour scier le bois. Les scieurs de long, qui se crurent menacés dans leur existence, complotèrent de briser la machine. Le comité d'administration de la caisse de secours mutuels en fut informé ; les scieurs de long qui sont près de cent dans la société, furent réunis ; des représentations leur furent adressées ; ils promirent de rester tranquilles et tinrent parole *. w C'était là un fait contre un fait : il n'était certes pas le seul. La liste était longue des exemples de ce genre que notre histoire contemporaine, surtout pendant nos années de troubles civils ', aurait pu mettre en regard de quelques actes malheureux, indiquant tout simplement que nous n'étions pas encore façonnés à l'association, que notre poitrine avait besoin de s'habituer à l'air libre \
On pouvait dès lors, comme aujourd'hui, poser en principe que toute société de secours mutuels, comme toute association d'ouvriers, peut renfermer le germe d'une coalition ; mais que ce germe est et restera à peu près toujours à l'état latent. L'exception sera tellement rare que la règle n'en sera nullement atteinte. Ce ne sera donc pas ici le cas de dire avec Algernon Sidney, que d'ailleurs « aucune conséquence ne peut détruire une vérité, w Certains établissements humains n'auraient pas leur vertu efficace si ils n'avaient pas leurs écueils. Si l'on devait condamner une institution par cela seul qu'elle peut engendrer des abus, resterait-il beaucoup d'institutions debout? Tel fait peut être l'occasion d'actes blâmables , mais il a cela de commun avec tous les faits quelconques, u Où trouver, écrivait
* Avant tout, les mutuellistes n'étaieDt-ils pas autre chose qu'une société de secours mutuels ?
^^ Journal des Débats du 20 septembre 1837.
3 Notamment le fait cité par M. Rivier de deux régiments indisciplinés où la suborjination fut surtout rétablie par la réprobation hautement exprimée des ouvriers associés de Grenoble.
* Voi. sur la Sociéiê populaire de Saint^EtienDe. dissoute en 1852, M. Audiganne. [Populations ouvrières, t. I, p. 343.)
M. Rossi*, où trouver une limite si Ton pose sans restriction cette maxime qu'on transformera en délits spéciaux tous les faits qui peuvent devenir facilement des occasions de délits. Il n'y a presque pas d'acte de la vie humaine qui pût résister à l'anathème. C'est par l'abus de ces principes que périssent les libertés publiques; c'est au nom de l'ordre qu'on entrave les bras et qu'on étouffe l'esprit de l'homme. » L'ouvrier, quoiqu'on fasse, formera toujours des associations; tout ce qu'on enlèvera aux sociétés en plein soleil, on en accroîtra d'autant la force des sociétés occultes ^ D'ailleurs « il faut bien reconnaître avec l'expérience, a dit M. Odilon Barrot \ que, pour entrer en gève, les ouvriers n'ont pas besoin de faire partie d'une société de secours mutuels. Si, au contraire, quelques considérations peuvent les arrêter, ce serait principalement la crainte de perdre les épargnes qu'ils ont placées dans la caisse de cette société et les avantages qu'ils en attendent. »
Quoi qu'il en soit du reste, maintenant que la législation autorise formellement les concerts d'ouvriers, dussent-ils entraîner des grèves, et pourvu seulement qu'aucune action violente ne soit exercée sur les droits d'autrui, nous pensons que l'objection, ainsi localisée, perdrait singulièrement de sa gravité !
Lagénéralisera-t-on? l'apportera-t-on sur le terrain des incursions politiques quelconques? Ecoutez les témoignages officiels eux-mêmes : Ils vous prouveront que la politique n'est intervenue que de la manière la plus insignifiante dans la formation et la direction des sociétés de secours mutuels. « En général, disait la Commission supérieure d'encouragement et de surveillance dans son premier rapport, les anciennes sociétés qui, la plupart, doivent leur existence à de simples ouvriers poussés par l'esprit d'association, et prenant plutôt conseil de leur intérêt que de la science, ont été bien inspirées, dans leurs règlements, pour le service de leurs malades et dans la direction imprimée à leur administration. Si quelques-unes se sont détournées de
• Traité du droit pénal.
'^ Est-ce (jne dans celte Angleterre où l'on ne connaît pas d'entraves au droit de réimion, d'association, de coalition, et où l'on est cependant aussi amoureux que chez nous de l'ordre ni.ilériel, il serait quehjuefois (piestion de sociétés secrètes?
■^ Rapport à l'Acadéuiie des sciences morales et |)olili(|ues. Juillet et août 1863, p. 32.