PARTIE I, CHAPITRE V
un asile où il est naturel d'aller terminer ses jours ; et souvent, même avant l'âge, l'individu encore apte au travail simule ou exagère des infirmités pour obtenir son admission . » « Et puis, a dit M. de Melun, cette vie commune et disciplinée, appliquée à des hommes de mœurs, d'humeurs, d'états si différents, devient pour eux un supplice. Enfermé loin du foyer domestique avec des hommes que leur âge, leurs infirmités rendent tristes et moroses comme lui, que de fois le vieillard regrette le jour d'une admission imposée par sa famille et quelquefois même par le bureau de bienfaisance. » Et M. Jules Simon enfin : « C'est un irréparable malheur qu'un malade soit porté à l'hôpital quand la famille pouvait le garder au prix d'un sacrifice. »
L'institution des hospices a donné lieu à des appréciations autrement radicales. « Tous les hospices, s'est écrié M. Moreau Christophe * , sont autant de gymnases ^ où la pauvreté s'exerce à devenir et devient promptement paupérisme. L'hospice entretient la misère et ne la guérit pas. Il fait plus, il la fomente, il la féconde, il la multiplie. L'hospice a plus engendré de pauvres que les pauvres jamais n'ont peuplé d'hôpitaux. L'hospice est un appeau qui attire le pauvre. L'hospice appelle l'hospice, comme Fabîme l'abîme. Pour tarir la misère, il faut en disperser les sources, non les concentrer. » Et sir Arthur Young : « Les hôpitaux affranchissant le peuple de la prévoyance, sont d'autant plus nuisibles qu'ils sont bien administrés. »
Ces opinions, peut-être justifiées au point de vue de la spéculation pure , ne sauraient être admises ici qu'avec des tempéraments. L'hôpital, si réellement utile aujourd'hui, même pour la population indigente sédentaire, dans une foule de cas, tels que les maladies chirurgicales graves dont le traitement à domicile entraînerait des frais considérables, n'est- il pas, quant à présent, d'une véritable nécessité pour l'étranger, le voyageur malade, la population flottante en un mot, à laquelle il faut faire envisager avec plus de sécurité les chances de maladie dont on peut être frappé loin de son pays et de sa famille? Et,
^ Du Problème de.la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes, t. II, p. '244, 1851. '
2 M. Moreau Christophe fait ici allusion à l'expression de gijmnase des pauvres. employée par saint Grégoire pour désigner un hospice fondé par saint Basile.
152 I>U PAUPERISME.
quant aux hospices proprement dits, si l'admission des vieillards valides, dont l'âge et la décrépitude ont simplement affaibli les forces et l'activité, est une chose fâcheuse ' ; n'est-il pas assez facile de justifier l'admiesion des personnes atteintes d'infirmités et de maladies incurables, comme la paralysie sans remède, la contracture des membres, etc., lesquelles ne peuvent plus rien faire pour elles-mêmes, et dont l'état réclame d'autrui des soins continuels et des plus pénibles?...
De longtemps encore, nul ne peut donc espérer supprimer absolument les hôpitaux et surtout les hospices^, même pour
• En Angleterre, le secours aux indigents infirmes et aux vieillards est généralement donné à domicile. Il est certain qu'un mode d'assistance (\m, toutes les fois que cela serait possible, laisserait le vieillard ou l'infirme au sein de sa famille, en exigeant de lui un travail proportionné à ses forces et à son aptitude (la filature, par exemple) serait beaucoup plus moral que le mode actuellement suivi. En outre, il ne serait pas probablement i)lus coûteux que ce dernier. L'article 17 de la loi du 13 août 1851, amené par les remarques faites sur les effets de l'agglomération de Bicétre et de la Salpélrière lors du cboléra de 1849, autorise du reste déjà ce mode de placement jusqu'à concurrence du cinquième des revenus des bospices.
Le mode dont il s'agit est, au surjtlus, employé dans une certaine mesure, même pour les malades. D'après une note de l'administration de l'assistance jinblique à Paris (1864), indé[tendammcnt des quatre-vingt-dix mille malades qui sont admis annuellement dans les bùpilaux parisiens, on compte de cincjuante à soixante mille malades, indigents ou nécessiteux qui sont confiés aux médecins des bureaux de bienfaisance et reçoivent chez eux les médicaments et les secours dont ils ont besoin.
2 En 1853, il y avait en France 1,3*24 hôpitaux ou hospices, dont les ressources s'élevaient — en y joignant le report des exercices antérieurs, qui était de 20,379,291 f. — à 85,699,327 fr. (immeubles, 14 millions 1/3; rentes sur l'État, 7 millions 1/2; sur les communes et les particuliers, 1 ,272,000 fr. ; subvention des communes, 9 millions 1/3 ; droit des pauvres, l million 1, 2 ; recettes extraordinaires, 10,709,745 f.) Les recettes propres de l'année étaient donc de 05 1/3 millions. Les dépenses du même exercice avaient été de G9 1/2 millions ainsi répartis : frais de personnel, 6 1/2 millions; de matériel (médicaments, literie, cliaulTage), 12 1/4 millions; de comestibles, 19 2/3 millions; de pharmacie, 1,800,000 fr. ; dépenses diverses (secours à domicile, cnlretieu d'écoles pour les enlants pauvres), 5 1/2 millions; dépenses d'ordre, 9 1/2 millions; entretien des bâtiments, 6 1/2 millions; enfants trouvés, 8 millions. Le nombre de malados et indigents traités ou entretenus avait été de 543,000; (dans la période 1833-1837, le riiinVe moyen était de 471,387, et dans la période 1848-1852 de ()18-207). Toujours, en 1853, le nombre des lits était de 69,017 pour les hôpitaux, et de 61,999 pour les hospices, en tout: 131,016 dont 114,276 gratuits et 16,740 payants. (C-hacun des (i06 lits de l'hôpital Lariboisière à Paris, hôpital modèle, il est vrai, revient à 17,236 fr.; 408,559 malades avaient été admis dans les hôpitaux, dont 285,188 hommes et 162,185 l'enmies, et 43,175 vieillards ou indigents dans les hospices, dont 2(>,199 hommes et 16,976 femmes. (Cette dis|iroportion entre les deux sexes qui lient à des causes morales très- intéressantes, et surtout à la répugnance plus vive encore de la femme pour Ihôpital, est un fait qui se reproduit chaque année.)