PARTIE II, CHAPITRE I. J6l
ridée qui peut produire une longue généalogie ; à l'illustration qui en résulte, aux titres de noblesse qui s'en dégagent s'ajoute une preuve de plus de sa valeur propre et de sa vertu ^
Ce n'est pas ici le lieu de faire une théorie abstraite de la mutualité et d'indiquer de quelle succession d'idées ce principe supérieur s'est dégagé. N'est-il pas au fond de toute société humaine, même de celle où les contractants sont le plus inégalement partagés ? Ne le décoavre-t-on pas dans ce cas faussé, mais parfaitement perceptible comme raison première de l'agrégation? Danscette société antique, si léonine, Aristote n'avait-il pas fait de l'amitié une vertu ; ne lui avait-il pas donné une place considérable dans sa Morale; n'avait-il pas défini l'homme un animal sociable ^ ? N'est-il pas vrai, suivant une spéculation fortement déduite, que la mutualité moderne; celle « qui tire sa valeur de l'échange, mais de l'échange égal; celle qui est au fond de toutes nos institutions, qui en détermine le prix moral; qui est telle que ces institutions valent plus ou moins, suivant que les principes constituants de la réciprocité y sont plus ou moins observés; » n'est-il pas vrai que cette mutualité n'est autre chose que la fille légitime et la combinaison sociale de ces deux principes : la dignité païenne, en laquelle Cicéron résumait la justice ^, et la charité chrétienne, source d'amour et d'universelle fraternité "*? La mutualité, c'est-à-dire, a l'assistance avec la réciprocité du respect, c'est-à-dire la dignité de la personne avec la réciprocité de l'aide, c'est-à-dire l'égalité, la
^ « Du vin nouveau dans de vieilles outres. La loi de l'humanité le veut ainsi, pour qu'il y ait continuellement solidarité des siècles aux siècles et des morts aux vivants. » (Eugène Pelletan.)
2 (Ou politique.) Théorie profonde, insuffisamment comprise, a fait remarquer M. Laboulaye.
■'* Justicia est animi habitus sunm cuique trihuens dignitatem.
* Voir sur ce point deux articles de M. le docteur Bertillon {Presse scientifique des Deux Mondes, décembre 1860 et février 1861). M. le docteur Bertillon est un chaleureux ami de la mutualité, « de cette pauvre mutualité, dit-il, modeste fille des artisans et des esclaves de la Grèce et de Rome, aujourd'hui épousée en légitime mariage par les savants et par les artistes, » et à qui les écoles les plus opposées s'efforcent de donner leur propre filiation. Ne fût-ce qu'à ce titre, il avait donc droit ici à une mention spéciale. Mais nous croyons que les tendances tout à l'ait radicales qui le dirigent dans l'ordre de la critique religieuse, l'ont empêché de voir que le principe Aime;svous les uns les autres est singulièrement loin d'être contradictoire avec Vorganisme de la mutualité moderne. Croire que la justice la plus perfectionnée ;ie devra jamais exclure l'amour, ce n'est point là du mysticisme.
justice, la satisfaction de toutes les puissances de la conscience, » n'est-eilepasla conciliation généralement, acceptée des deux côtés, de deux principes qu'on a trop souvent opposés l'un à l'autre ?
Nous savons que quelques catholiques excessifs, établissant une comparaison entre la valeur morale de la charité et celle de la mutualité, citent ces paroles tirées de saint Mathieu : Si enim dilujitis eos qui vos dilicjmit, quam mercedem habebilis ? nonne et jmblicani hoc faciunt? et celles-ci, tirées de saint Luc : Et si muluum dederitis eis^ aquibus sperutis recipere ; quœ gralia est vobis? et voient dans ces divers textes, sinon la condamnation tout à fait formelle du principe de la mutualité, du moins la preuve de son infériorité morale vis-à-vis du principe de la charité, qui ne trouve que dans la poursuite des récompenses surnaturelles sa raison d'être ' . Mais il y a ici évidemment un raffinement psychique qui est de la théologie pure et peut-être de la moins orthodoxe. Quant à nous, à l'encontre de ces quelques catholiques qui trouvent le mutualisme publicain; à l'encontre aussi des négateurs absolus de l'idée chrétienne, qui soutiennent que le christianisme, non-seulement n'a pas innové la nmtualité, mais en a été l'adversaire persévérant; qui affirment qu'un principe dont le but ultime est d'amener le pauvre à se passer du riche, contrarie absolument l'idéal de l'Église ce le riche étant, dans cet idéal, la caisse du pauvre et tous deux exerçant les vertus chrétiennes, l'un en demandant, l'autre en donnant la charité '^; » à l'encontre de ces extrêmes de la pensée nous estimons que ces deux maximes : Aimez-vous les uns les autres et Fuites ii autrui ce que vous voudriez qui vous fût fait^ renferment, non pas la mutualité technique, mais l'essence morale de la mutualité tout entière '\
« Pendant quarante siècles, a dit éloquemment l'un des chefs les plus éminents de l'église catholique de France \ l'idée d'une société de secours mutuels n'était venue à l'esprit de personne sur la terre. Ni les plus sages ni les meilleurs n'avaient ima<'iné
• Voir dans Vl'nion du 5 juin 18UI, nii article de M. le manjuis de La Laurencie- Charras, sur la première édition du présenl livre.
2 Voir ce tpie nous avons dil à ce sujet, p. 113 et 1 1 i.
3 Les caliioliijues dont nous parlons oublient d'ailleurs que saint Paul aditen propres ternaes : Secourez-ious mutucUcmcnl.
^ M. Dupanloup, évè(iue d'Orléans, membre de l'Académie française.