PARTIE U, CHAPITRE I
ces institutions une sorte de refuge contre les conséquences extrêmes de l'invasion ; de même les jurandes romaines, premier germe d'une classe moyenne dont la noblesse guerrière des Francks et la classification féodale retardèrent l'avènement, résistèrent en partie à l'immense bouleversement social produit par la conquête ; et plus d'une communauté d'ouvriers continua de fonctionner suivant ses anciens statuts, offrant une proie moins facile aux appétits du barbare victorieux et plus tard aux exigences du maître du sol, devenu maître du métier. La double organisation industrielle et municipale du monde romain offrait trop d'éléments de salutaire résistance pour pouvoir périr ainsi tout à fait ; seulement, ces deux sortes d'institutions, si intimement liées et si tutélaires, évolutionnèrent en partie dans le sens d'institutions non moins protectrices, venues avec la conquête et se mêlèrent peu à peu avec celles-ci, sans que toutefois leur caractère primitif s'effaçât jamais complètement. Avant de nous arrêter avec détail sur l'une des grandes institutions de la conquête qui doit figurer parmi les principales sources de notre société de secours mutuels moderne, mentionnons que les associations qui, sous le nom de corporations franches, existaient encore en Italie à l'époque de la domination lombarde et que les papes investirent du monopole de la construction des églises, en les exemptant « de toutes les lois et statuts locaux, édits royaux, règlements municipaux concernant soit les corvées, soit toute autre imposition obligatoire pour les habitants du pays » ne furent très-positivement que la continuation précise des anciennes jurandes romaines ^
Nous venons de dire que le principe du municipe et celui du collège romain se conservèrent plus ou moins intacts après la conquête et qu'ils reçurent seulement l'empreinte des institutions germaniques. A l'esprit de subordination et de discipline civile, qui est le trait fondamental de l'organisation romaine, vint donc se joindre l'esprit de confrérie militante, l'idée séculaire de protection réciproque sous forme de résistance et de lutte
quelle sept siècles tout entiers s'écoulèrent avant que l'esprit d'association redonnât signe de vie.
< Associations que nous retrouverons plus loin à propos des origines de la francmaçonnerie et du compagnonnage.
qui sont les caractères distinctifs des institutions de la race conquérante. Double fondement qui marquera sa trace dans toutes les agrégations du moyen âge et qui les rendra si puissantes pour faire reconnaître leurs droits comme pour repousser l'agression.
La grande institution de la conquête que nous avons à décrire ici et qui contribua à raviver chez les Gaulois, courbés sous le despotisme impérial, le sentiment affaibli de la liberté et de la dignité humaines, c'est la vieille ghilde Scandinave, c'est-à-dire une véritable association de secours mutuels n'obéissant qu'à ses propres statuts, nommant elle-même ses chefs et levant sur chacun de ses membres une cotisation périodique.
Pour la définition de cette singulière association, kquelle nous fournira des assimilations tout à fait inattendues, laissons parler l'illustre historien qui a éclairé d'une lumière si éclatante et si nouvelle les obscurités de nos origines nationales, et qui nous a, pour ainsi dire, révélé l'établissement germanique, la fusion des institutions et des races, et la révolution communale : « Dans l'ancienne Scandinavie, dit M. Augustin Thierry, ceux qui se réunissaient aux époques solennelles pour sacrifier ensemble, terminaient la cérémonie par un festin religieux. Assis autour du feu et de la chaudière du sacrifice, ils buvaient à la ronde et vidaient successivement trois cornes remplies de bière, Tune pour les dieux, l'autre pour les brave? du vieux temps, la troisième pour les parents et les amis dont les tombes marquées par des monticuk^s de gazon se voyaient çà et là dans la plaine ; on appelait celle-ci la coupe de l'amitié. Le nom d'amitié, miïine, se donnait aussi quelquefois à la réunion de ceux qui oifraient en commun le sacrifice, et d'ordinaire, cette réunion était appelée ghilde, c'est-à-dire hauiiiiet a frais communs^ mot qui signifiait aussi association ou confrérie, parce que tous les cosacriliants promettaient, par serment, de se défendre l'un l'autre et de s'entr'aider comme des frères. Cette promesse de secours et d'appui comprenait tous les périls, tous les grands accidents de la vie. 11 y avait assurance mutuelle contre les voies de fait et les injures, contre l'incendie et le naufrage et aussi contre les poursuites légales encourues pour des crimes ou des délits même avérés. Chacune de ces associations était mise sous