‹ Le paupérisme et les associations de prévoyanceChapitre 96 sur 254 · PARTIE II, CHAPITRE î · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAPITRE î

le patronage d'un dieu ou d'un héros dont le nom servait à la désigner ; chacune avait des chefs pris dans son sein, un trésor commun alimenté par des contributions annuelles et des statuts obligatoires pour tous ses membres ; elle formait ainsi une société à part au milieu de la nation ou de la tribu. La société de la ghilde ne se bornait pas, comme celle de la tribu ou du canton germanique, à un territoire déterminé ; elle était sans Hmite d'aucun genre, elle se propageait au loin et réunissait toute espèce de personnes, depuis le prince et le noble jusqu'au laboureur et à l'artisan libre. C'était une sorte de communion païenne qui entretenait, par de grossiers symboles et par la foi du serment, des liens de charité réciproques entre les associés ; charité exclusive, hostile même, à l'égard de tous ceux qui, restés en dehors de l'association, ne pouvaient prendre les titres de convive conjuré, frère du banquet.

« Soit que cette pratique d'une grande énergie fût particulière à la religion d'Odin, soit qu'elle appartînt à l'ancien culte des populations tudesques, il est hors de doute qu'elle exista nonseulement dans la péninsule Scandinave, mais encore dans les pays germaniques. Partout dans leurs émigrations, les Germains la portèrent avec eux, ils la conservèrent même après leur conversion au christianisme en substituant l'invocation des saints à celle des dieux et des héros, et en joignant certaines œuvres pies aux intérêts positifs qui étaient l'objet de ce genre d'association. Du reste, l'institution originelle et fondamentale, le banquet, subsista ; la coupe des braves y fut vidée en l'honneur de quelque saint révéré ou de quelque patron terrestre. Celle des amis le fut, comme autrefois, en souvenir des morts, pour l'âme desquels on priait ensemble après la joie du festin. La ghilde chrétienne se montre en vigueur chez les Anglo-Saxons, et on la voit paraître en Danemark, en Norwége et en Suède, à l'extinction du paganisme *. »

Depuis le banquet, écueil souvent des associations païennes, comme des agapes chrétiennes ; depuis le patronage d'un dieu ou d'un héros et plus tard d'un saint; depuis le trésor commun et les statuts obligatoires jusqu'à la réunion simultanée du prince

' Considérations sur rhistoire de France, chap. v.

n4 ï>ï^' IVM'PKRÎSMK.

et de l'artisan (les membres honoraires ne datent décidément pas d^aujourd'hui), et jusqu'aux diverses sortes d'assurances mutuelles, n'y a-t-il pas là, le caractère du temps mis à part, des analogies frappantes, des similitudes plus qu'étranges?...

Dans les États purement germaniques, les ghildes ne firent qu'ajouter de nouveaux liens à la société générale avec laquelle elles se mirent en harmonie, qui les toléra, les encouragea même comme une garantie de plus pour l'ordre public. Elles ileurissent en Angleterre *, dans les royaumes Scandinaves ; accueillies et patronnées par les rois. Dans la Gaule, où deux peuples sont en présence : Gaulois et Francs, les uns victorieux, les autres vaincus, elles furent redoutées souvent comme des moyens de désordre et de rébellion. La prohibition commence sous la deuxième race.

Elles favorisent, dit-on, l'intempérance (vice dominant de la race conquérante). Leur lieu de réunion [gildeskalen] est toujours, — comme au temps du paganisme, — une simple salle de festin avec des celliers pour le vin, la bière et l'hydromel : cui vicinœ eruut cellœ, v'maria et pennaria., cubilia et culina cum reliquis convivantibus necessariis œdibus '^. La guerre à l'intempérance sert donc tout d'abord de motif ou de prétexte contre les sociétés de défense mutuelle. Les associés sont du reste considérés comme des conjurés et des conspirateurs. Les capitulaires s'en expliquent: De conjurationibus et conspirationibus ne fiante et ubi sunl inventœ destruantiir ^ Les prohibitions ne paraissent pns cependant s'appliquer absolument aux secours nmtuels.

c( Quant an serment de ceux qui se conjurent ensemble pour former une ghilde, dit un capitulaire de 779, que personne n'ait la hardiesse de le prêter (^t, (luelque arrangement qu'ils prennent d'ailleurs entre eu.v sur leurs aumônes réeiproqiies et pour le cas

' II est in)|»<issil)l(' de prtM'iser foinmcnl les ^Miilds ou corporations fermées d'arts et métiers, dont les cadres tout un moins e\i>teiil encore en Angleterre, se rattachent aux }rliildes; mais ces <iuilds dmit l'cMsIence se lie intimement a l'organisation des cor|)0rations mimici|iali's an.jl,u>es elles-mêmes, avec leurs frecmrn [ciWyvns coinmunoiix)^ leurs fre.ltold (immi'uhli' achcU' tUn corp(ir(aion),k\}rs rccordcrs (prok'C/curA'), doivent avoir avec l'institution primitive de très-nombreux rapports d'origine.

- Torl.Ti, Hist rcr. norirrtiir., pars ;ir/'ma, |), 84.

•' CapituL b'raneolurt. (iXXIX, apud Haluze, t. 1, col. 2b8.

Page 1