‹ Le pauvre diable;Chapitre 10 sur 40 · IV. ^ LE MIRACLE · texte numérisé non relu

IV. ^ LE MIRACLE

||£ Le lendemain, Gervais^ sans savoir comment, se trouvait à la Bastille.

' — C'est une méchante affaire I jeune homme, lui disait en toussant un petit vieillard qui entrait dans la chamhrette où le roi venait de lui payer son gîte, avec un fort bon déjeûner. Le petit vieillard était coiffé d'une vieille perruque rousse ; il avait un rabat trèssale, et de plus il était décoré d'une large croix de Saint-Louis.

— Vous avez renversé Texcellent conseiller, M. Carré de Montgeron; vous avez de plus, mon cher frère^ injurié le culte des saints, et calomnié les convukions, en appelant le guet à votre aide.;. Vous avez...

— C'est-à-dire, monsieur le chevalier, que le guet, en me voyant m'enfuir avec un grand manteau, m'aura pris pour quelqu'un des vôtres, car il m'a fort obligeamment conduit en chaise jusqu'ici. On veut à toute force que je sois un convulsionnaire ; peste soit de votre monsieur Paris !

— Fort bien! jeune homme, j'aime à voir que vous ne désespérez pas. Ne désespérez jamais, vos qui spirituales estis, dit le Psalmiste. Voyez, j'ai couvert aujourd'hui mon chef de la perruque du bienheureux martyr, et je porte en surplus le rabat du vénérable

LBS GONVULSIONNAIRëS. lài

M. Qaesnel. En un mot, mon frère, continua le vieux chevalier en baissant la voix, j'attends aujourd'hui un miracle^ un miracle pour aujourd'hui même I

— Celui de ma délivrance !•..

— ^ Oui, oui, cher frère, reprit le Végèce français, de plus en plus sourd; aujourd'hui, 23 mars, expire la neuvaine que j 'ai faite pour retrouver ma traduction de Polybe. Vous l'avez dit, c'est ce miracle que j'attends. J'ai fait vœu, vis-à-vis le grand autel de Saint-Médard, de laisser un très-bon legs à qui me la rendrait cet après-midi...

— Pour Tafiiour de Dieu, monsieur Folard, cria de tous ses poumons le jeune ouvrier, souffrez que je répare uji peu le désordre de votre perruque.

Et Gervais, qui ne voyait en effet que ce moyen de couper court aux doléances inévitables du chevalier, s'apprêtait à démêler plaisamment la sainte toison...

Heureusement que la porte de sa chambre s'ouvrit. C'était le deuxième lieutenant de monsieur le gouverneur^ qui venait pour lui demander poliment ses noms et prénoms.

— Gervais Robin, dit hardiment le jeune homme ; je suis menuisier, au quartier de l'Estrapade ; en tout cas, monsieur, je connais la consigne, ajouta-t-il, et je voudrais à cette heure n'avoir jamais quitté le service du roi dans le régiment de Picardie.

En mêtne temps Gervais porta gaiment la main à sa tempe droite, balança ses hanches, et marqua le pas comme im fantassin.

ut LES CONVULSIQNNAIEBS,

— Bravo! bravo! jeune homme, s'écria le vieux chevalier de Folard eu tenant sa canne haute. — Par file à droite, marche! Alignement, — ordre profond, — colonnes d'attaque, Pardieu! jeune homme. Moïse est le grand capitaine que j'ai le plus en estime; car il avait découvert mon système des colonnes^ ce brave Moïse! A présent rompez les rangs... Voici dix écus quejete baille, dit-il à Gervais;tu vas être Ubéré cqsoir, car j'aurai dans une heure ton laisser-passer, signé de monseigneur le garde-des-sceaux.

— Inutile, monsieur le chevalier, inutile, répondit Poffîcier de la Bastille; car je ne sais... comment vous le dire... mais c'est yous qui devez remplacer le , prisonnier...

Le lieutenant exhiba en même temps au vieux chevalier une large pancarte où pendaient les sceaux de monseigneur de Vintimille (1), archevêque de Paris, et de monseigneur le cardinal de Fleury. Il y était dit que les saturnales qui avaient lieu c]epu^s

(1) Charles-Gaspard du Luc de Vintimille, archevêque de Paris, succéda en 1729 au cardinal de Noailles. Il était arrivé a Paria le 84 mai, et n'avait reçu le pallium que le 7 septembre. Tout le temps que dura le ministère pontifical de M. de Vintimille, il ne désira rien tant que d'apaiser' les haines et les persécutions doot le schisme fourjiissait le prétexte.

« Ma foi, Monseigneur, écrivait il au cardinal de Fleury (22 mai « 473 ij, je perds la tête dans toutes ces malheureuses affaire» qui « affligent l'Église. J'en ai le cœur flétri, et je ne vois nul jour de « soutenir cette bulle en France que par un moyen, qui est de nous « dire, à la franquette, les uns et les autres, ce que nous entendons % par chacune des propositions de la bulle Uui^eniius^ etc., etc. »

Il mourut à Paris, le 13 mars 1746, à r|[ge 4e quçttye-vingtonze

le;s gonvulsiqnnàires. m

trois ans, au sujet du diacre Paris, devaient cesser, et quQ, sur le rapport de mouseigneur de Vlutimille au roi, M. de Moutgeron et le chevalier de Folard devaient être détenus trois jours au moins à la Bastille, par ordre de Sa Majesté.

Le vieux chevalier frappa du revers de sa main le papier fatal; puis, se relevant non sans une sorte de fierté :

— J'avais reçu mon épée du roi; s'il la demande, c'est que peut-être monseigneur de Fleury ne ferait pas mal de s'en servir contre les Anglais.

L'arrivée d'un nouveau détenu, M. de Monlgeron, ne contribua guère à égayer le dépit du chevalier ^^ M. Carré de Montgerou était pourtant à .cette heure le conseiller le plus défrisé du monde parlementaire; il avait la démarche et le ton d'un hon\me qui sent trop tard combien le ridicule compromet un magistrat» Toutefois il se donnait des airs d'importance et d'exigence, en disant bien haut qu'il ne s'expliquait pas comment le parlement ne venait pas le réclamer, lui, messire Basile Carré de Montgeron, conseiller en la deuxième chambre des enquêtas.

Le vieux chevalier était depuis un quart d'heure enseveli dans le monologue le plus sérieux et le plus réfléchi du monde avec la perruque du bienheureux

ans. c N'est-îl pas étrange, disait l'abbé de Grécourl, que ce prélat, dont Texistence a été si tourmentée, ait pu la prolonger jusque là 7 VoilJi un fier miracle pour lui, qui ne croyait pas aux nôtres! » ("On sait queGrecourt croyait à ces jongleries.)

Paris, qu'il venait d'ôter et à laquelle il demandait un second miracle^ indépendamment de celui par lequel il comptait retrouver sa traduction de Polybe. Quant au menuisier Gervais, il étudiait sans doute en pareil moment l'architecture décorative de son appartement; car il regardait d'un œil aussi luisant que celui d'un furet la boiserie de cette immense chambre... Malheureusement l'architecte du heu, par un art infernal,* avait uni le solide à Tagréable, et toute évasion était impossible à espérer. M. de Montgeron ne se mettait guère en peine de consoler le guerrier sexagénaire que M. le cardinal de Fleury confinait avec lui dans cette prison. Ce conseiller, assis à une petite table de bois de chêne^ était agréablement occupé à transcrire quelques vers et quelques malicieuses pensées jansénistes dont l'idée lui était venue en route. Il faut vous dire que M. de Montgeron était renommé pour ces aimables plaisanteries. Que ce fût lui ou d'autres qui fissent ces vers, toujours est-il qu'il en poussait parfois et de soupirans et de tendres au possible. Lorsque la porte delà prison s'ouvrit de nouveau, le conseiller se relisait à lui-même cet anagramme :

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